ANALYSES

Quelle politique méditerranéenne de la France ?

Presse
3 novembre 2016
Puissance moyenne à l’échelle mondiale, la France est une puissance majeure du bassin méditerranéen. Mais le rapport avec la Méditerranée n’est pas qu’une question d’intérêt et de « hard power » : il s’agit aussi de la capacité de la France à imposer sa puissance d’influence dans son environnement proche.

Si du point de vue strictement géographique, la France est plus atlantique que méditerranéenne (avec un littoral sud qui la rattache à la fois à la rive nord de la Méditerranée et à sa façade occidentale), son histoire est intimement liée au monde méditerranéen, comme l’attestent le rôle prédominant des « Francs » dans les diverses croisades lancées sur les rives est et sud, le Traité d’Alliance entre François Ier et l’Empire Ottoman de Soliman le Magnifique, l’expédition de Bonaparte en Egypte, la réalisation du Canal de Suez et surtout l’instauration de l’Empire colonial.

Son statut d’ancienne puissance coloniale d’actuels Etats méditerranéens et la fonction qu’elle s’est arrogée en matière de protection des Chrétiens d’Orient, placent la France dans une position particulière vis-à-vis d’une région où elle prétend encore pouvoir exercer un pouvoir d’influence (diplomatique, culturel et économique) et intervenir militairement dès lors que ses intérêts sont en jeu (en Libye et au Mali en 2011, en Irak en 1991 et 2014).

Les tensions et conflits dans les régions sahélo-saharienne et syrienne, ainsi que leurs conséquences en termes de trafics et de migrations clandestines confortent l’intérêt stratégique de la Méditerranée.

Il convient néanmoins de s’interroger quant à savoir si la France dispose des moyens (pas seulement militaires, mais aussi diplomatiques et financiers) d’une ambition nationale qui tend à conjuguer stratégies européennes et méditerranéennes. Le cas de l’échec du projet français d’Union de la Méditerranée illustre la difficulté de l’équation.

A défaut de cadre européen effectif pour mener une véritable politique méditerranéenne et l’absence de d’une Europe toute-puissante de nature diplomatique et militaire au sein de laquelle la France jouerait un rôle moteur, la France tente de trouver un équilibre dans une stratégie d’indépendance et de complémentarité avec la superpuissance américaine dans la région.

Le premier axe de cette stratégie est symbolisé par la « politique arabe », qui revêt une « dimension essentielle de sa politique étrangère » (le Président Jacques Chirac, discours au Caire, 1996). Cette idée de « politique arabe de la France », ancienne puissance coloniale au Maghreb et au Liban, renvoie aux liens privilégiés entretenus avec les pays monde arabo-méditéranéen, dont il faut veiller à respecter la souveraineté et l’indépendance.

La diplomatie française à l’Élysée et au Quai d’Orsay suit une ligne gaullo-mitterrandienne depuis le début de la Ve République, elle-même héritière d’une tradition remontant à Napoléon III et à sa politique du « royaume arabe ». Cette tradition est jalonnée d’étapes : de la condamnation de la guerre préventive israélienne en 1967 jusqu’à la décision de François Hollande de soutenir la demande palestinienne de se voir reconnaître un statut d’État (non membre observateur) à l’ONU (novembre 2012), en passant par le « discours du refus » d’une intervention américaine en Irak prononcé par Dominique de Villepin au Conseil de sécurité (14 février 2003).

Cette cohérence est trompeuse, comme le prouve la participation de la France à la coalition internationale pour mener la guerre contre l’Irak (1991). La politique française envers les Arabes varie en fonction des États comme de ses intérêts. Derrière la formule de « politique arabe », la logique qui prévaut est celle de la Realpolitik.

Ainsi, durant l’opération « Bordure protectrice » menée par l’armée israélienne à Gaza (été 2014), Paris a manifesté sa « solidarité » au gouvernement israélien en l’habilitant à « prendre toutes les mesures pour protéger sa population ». Le caractère partiel et partial du communiqué élyséen du 9 juillet 2014 a fait date.

Si la condamnation des tirs de roquettes du Hamas allait de soi, au nom du principe de légitime défense, elle devait être complétée par un rappel du droit international appelant à une riposte proportionnée au nom de la protection des civils. Cette omission volontaire a été interprétée comme un aval en forme de carte blanche donnée au gouvernement israélien.

L’expression de cette indignation sélective a traduit la tentation chez François Hollande d’infléchir notre traditionnelle ligne gaullo-mitterrandienne – une solution prônant deux Etats sur la base de négociations garantissant la sécurité (et donc l’existence) d’Israël et rendant justice au peuple palestinien.

Ne pas être à la hauteur des principes et valeurs que l’on dit incarner, c’est saper sa propre puissance d’influence. Si la France peut encore s’appuyer sur le vecteur linguistique – la langue française et la Francophonie sont bien ancrées sur le pourtour méditerranéen -, elle a plus que jamais du mal à représenter une « terre d’accueil » digne du « pays des Droits de l’Homme ».

L’esprit des Lumières se trouve étouffé par un obscurantisme identitaire et sécuritaire dont les réfugiés venus de Méditerranée paient aujourd’hui le prix.
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