ANALYSES

« Le sport permet des revendications politiques »

Presse
23 août 2016
Interview de Pascal Boniface - RFI
Rio ou quand les Jeux olympiques se transforment en tribune politique. L'Ethiopien Feyisa Lilesa a franchi la ligne d'arrivée les bras croisés au-dessus de sa tête, comme ligotés, en signe de protestation contre la politique d'Addis-Abeba. Le coureur algérien Taoufik Makhloufi a pour sa part fustigé les responsables sportifs de son pays. Notre invité : Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), auteur de JO politiques aux éditions Eyrolles. Il répond à Jean-Jacques Louarn.

Les JO de Rio sont marqués par une image très forte. L’Ethiopien Feyisa Lilesa a franchi la ligne d’arrivée les bras croisés au-dessus de sa tête, comme ligotés.

Il a expliqué la nature de ce geste en conférence de presse en disant que c’était en soutien aux opposants dans son pays et on pourrait faire une filiation entre ce geste et celui de Carlos et Smith, lors des jeux de 1968, qui avaient tendu le poing lors de la cérémonie de remise des médailles. Alors, effectivement, je crois que ce geste, il lui a donné une signification tout à fait politique par la suite, en conférence de presse.

Oui, il a déclaré : « J’ai des proches en prison. Au pays, si vous parlez de démocratie, ils vous tuent et si je retourne en Ethiopie, peut-être qu’ils vont me tuer ou me mettre en prison. »

Effectivement, ce sont des paroles très fortes. Normalement, les manifestations politiques sont tout à fait chassées par le Comité international olympique (CIO), il faudra voir s’il y a des réactions ou non. Mais il ne l’a pas fait lors de la cérémonie de remise des médailles, il l’a fait lors d’une conférence de presse. Il faut souhaiter que le CIO ne soit pas excessivement sévère avec cet athlète qui a quand même envoyé un message assez fort par rapport à un régime qui, malheureusement, devient de plus en plus répressif. Et finalement, les Jeux olympiques ont servi de tribune à cet Ethiopien.

Autre pavé dans la mare politique, le double médaillé olympique, l’Algérien Taoufik Makhloufi, accuse les responsables du sport en Algérie de sabotage et il semble qu’il ne rentrera pas dans son pays.

Là, encore une fois, les JO ont servi de tribune. C’est vrai que finalement, de nombreux athlètes se plaignent parfois de la gestion de leur fédération, de la gestion de leur comité olympique, et finalement, cela prouve que le sport leur permet des revendications politiques qui ont un écho encore plus important parce que tous les micros sont tendus lors des JO et que toutes les caméras sont braquées sur les JO.

On parle là de l’Algérie, de la gestion du sport en Algérie : défaut de gouvernance, manque de moyens... l’Algérie est-elle un cas isolé sur le continent ?

Non, on sait que dans les pays du Sud, et pas seulement d’ailleurs, il y a parfois des fédérations qui ne sont pas gérées dans la plus parfaite transparence. Finalement, il est peut-être sain que les athlètes essaient de se faire entendre.

Il y a un constat, le poids des Nations africaines est faible au sein des instances internationales sportives. Au CIO, sur les 98 membres actifs du conseil, seuls 14 représentent l’Afrique.

Effectivement, mais il y a eu un rattrapage par rapport à une époque plus ancienne où le Sud n’était pas du tout représenté. Il y a un rééquilibrage qui se fait aussi bien au sein du CIO qu’au sein de la Fifa. C’est une bonne chose et donc effectivement l’Afrique n’a peut-être pas tout à fait sa représentation en termes démographique. Mais elle est beaucoup plus écoutée qu’elle ne l’était auparavant. Et puis, en termes de résultats, on voit que le tableau des médailles commence également à se diversifier.

Vous parlez des médailles, quel bilan tirer ? L’Afrique de l’Est est plus que jamais en pointe. L’Afrique centrale est le très mauvais élève avec un zéro pointé. Et l’Afrique de l’Ouest, quatre médailles seulement.

C’est un problème à la fois de talent, mais également d’organisation de ces talents. L’Afrique de l’Est dans les courses de demi-fond et de fond a une sorte de quasi-monopole. Pour l’Afrique de l’Ouest, cela commence un peu à percer. De belles victoires qui doivent donner envie parce qu’on ne fait pas des champions rapidement, il faut une ou deux générations. Il faut des modèles qui donnent envie de suivre et de dépasser. Il faut aussi que les structures soient là. Elles doivent permettre aux talents de s’exprimer et pour cela, on le voit bien, il faut une décision nationale.

Verra-t-on un jour les JO se tenir en Afrique ?

Pour l’instant, la prochaine candidature, ce sera pour 2028. Pour le moment, aucun pays africain n’a jamais organisé les Jeux. La Coupe du monde est déjà venue en Afrique, mais une Coupe du monde est relativement plus facile à organiser que des Jeux olympiques et effectivement, on ne pourra pas longtemps laisser l’Afrique sans avoir les Jeux. Mais il faut là aussi des moyens, il faut un dossier qui coûte quand même un petit peu d’argent. Peut-être qu’il faudrait réfléchir à une organisation conjointe ou sur une seule ville et là il y a d’une part le problème de la concurrence entre les pays africains et puis l’investissement quand même relativement important nécessaire pour organiser les Jeux. Mais il ne serait que justice que les Jeux olympiques fassent un tour sur le continent africain après avoir été sur les autres continents.
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