ANALYSES

Espagne : « Le risque d’une autre dissolution »

Presse
28 juin 2016
Quel est le principal enseignement des élections anticipées de ce dimanche ?

Les électeurs sont manifestement en attente d’un gouvernement de majorité. Mais une majorité qui soit fondée sur un pacte, à savoir, un gouvernement d’alliance. Ce qui est tout à fait nouveau en Espagne.

Après les scandales en série qui ont marqué cette formation, récemment encore, n’est-il pas surprenant de voir le parti de Mariano Rajoy sortir renforcé ?

On s’attendait à voir le PP arriver en tête, mais la surprise provient du fait que ses résultats sont nettement meilleurs que ceux des élections de décembre dernier. Plusieurs raisons à cela. D’abord, ce parti au pouvoir est apparu comme le seul élément stable dans un combat politique où ses adversaires manquaient de clarté et de cohérence. C’est notamment le cas de Ciudadanos, parti émergent de centre droit qui est issu, à la base, du Parti populaire. Sur beaucoup de points, Ciudadanos partage les valeurs du PP, mais il diverge sur la question de l’éthique politique.

Ces divergences entre Ciudadanos et le PP sont-elles réellement irréductibles ?

Ciudadanos exige un renouvellement à la tête du Parti populaire, à savoir le départ de Rajoy (ce qui est d’autant plus improbable après les élections de dimanche), avant de pouvoir reparler avec celui-ci. L’électorat n’a pas compris tout à fait ce discours. Facteur aggravant, Ciudadanos avait passé un accord de gouvernement avec le Parti socialiste. Un certain nombre d’électeurs sont ainsi revenus à la maison mère, à savoir au Parti populaire, pour sanctionner les zigzags de Ciudadanos.

A gauche, la surprise est de voir Podemos subir un premier coup d’arrêt, alors qu’il ne cessait de monter depuis sa création au début 2014...

Effectivement, tous les sondages annonçaient le dépassement du Parti socialiste par Podemos, allié pour l’occasion avec les communistes de la Gauche unie. Après l’euphorie, la déception est d’autant plus grande.

Pourquoi cette alliance entre Podemos et les «rouges» du petit parti de la Gauche unie a-t-elle fait chou blanc ?

Plusieurs raisons à cela. D’abord, des raisons internes : Podemos est une alliance de multiples petites formations hétéroclites. A l’intérieur de Podemos, les lignes sont très différentes entre des gens d’extrême gauche (comme en Andalousie) et d’autres beaucoup plus modérés (à Madrid par exemple). D’autre part, avant décembre dernier, Podemos espérait «manger» le parti de la Gauche unie, comme il espérait avaler les socialistes, ce dimanche, et devenir la force hégémonique de gauche en Espagne. Cette alliance entre Podemos et la Gauche unie a désorienté certains responsables ainsi que des électeurs de la Gauche unie.

Que reproche-t-on à la ligne politique de Podemos, mouvement issu des indignés ?

Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, est allé jusqu’à revendiquer l’héritage du Parti socialiste espagnol. Il n’a pas hésité à affirmer : «c’est nous, la social-démocratie d’aujourd’hui», alors qu’une partie des militants de Podemos sont
d’extrême gauche. Il faut aussi rappeler la difficulté insurmontable à constituer un gouvernement de gauche pendant la période d’après les élections du 20 décembre dernier. Les socialistes avaient proposé une alliance avec Ciudadanos et Podemos, refusée justement par ce dernier. L’attitude de Podemos a été considérée comme un prétexte, une façon de refuser d’apparaître comme le «numéro deux» derrière les socialistes.

Malgré l’impasse apparente, une alliance de gouvernement a-t-elle plus de chances d’être trouvée, désormais ?

Si on s’en tient aux chiffres, aux résultats de dimanche, il n’y a aucune solution. Si chacun s’en tient aux positions qu’il a tenues après le 20 décembre 2015, on va vers une seconde dissolution et de nouvelles élections pour la fin de l’année.

Qui doit faire le premier pas pour sortir de l’ornière ?

Bien que vainqueur du jour, le Parti populaire est loin de la majorité. Mais la balle se trouve à nouveau dans le camp de Ciudadanos, qui va devoir réexaminer les raisons pour lesquelles il a perdu des sièges. Le leader de ce parti, Albert Rivera, va être sans doute contesté, mais la situation mettra un certain temps avant de s’éclaircir. Enfin, l’une des clés en vue de la formation d’une coalition se trouve peut-être chez les cinq députés du Parti national basque. Sur l’économie ou le social, celui-ci n’a pas de grandes différences avec le PP. En revanche, même s’ils ne sont pas indépendantistes comme en Catalogne, les nationalistes basques sont favorables à la plus large autonomie possible de leur région. Une demande à laquelle s’opposent Ciudadanos comme le Parti populaire...

Ces élections espagnoles sont intervenues dans le contexte du Brexit : cela a-t-il pu avoir une incidence sur le vote ?

Non, la campagne était sur une autre dynamique, sur des enjeux locaux espagnols. Certes, on peut imaginer que dans un moment d’incertitude, comme actuellement, les électeurs ont préféré «avoir quelqu’un à la barre». Mieux vaut garder ce que l’on connaît plutôt que sauter dans l’inconnu. Mais cela reste une influence marginale.

Dans cette Union européenne bouleversée par le divorce avec le Royaume-Uni, l’Espagne a-t-elle un rôle nouveau à jouer ?

Le problème, c’est que depuis décembre 2015 la diplomatie espagnole est totalement paralysée. Ainsi, les Espagnols ont suivi avec déception le fait que d’autres pays ont signé des accords avec Cuba, alors même que les accords prévus entre La Havane et Madrid sont bloqués au Ministère des affaires étrangères. En effet, seul un gouvernement élu peut présenter ce genre de projet devant le parlement. Aujourd’hui, le gouvernement intérimaire ne peut que gérer les affaires courantes. Au niveau européen, le pays n’est donc pas en position de pouvoir faire des propositions : l’Espagne est actuellement «spectatrice du monde.

Propos recueillis par Pascal Baeriswyl
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