ANALYSES

Qu’est-ce que la Chine va bien pouvoir proposer à sa population pour pallier la fin de sa croissance à 2 chiffres ?

Presse
23 juin 2016
Alors que la Chine est aujourd'hui confrontée à une transition économique, voyant sa croissance s'affaiblir au fil des années, le pays se trouve-t-il dans l'obligation de modifier son mode de gouvernement afin de palier à ce qui pourrait être perçu comme une déception ? Si le projet national ne peut plus reposer sur la seule croissance, quels sont les enjeux qui attendent les gouvernants chinois ?

La transition économique de la Chine remonte en fait à la crise internationale de 2008. Face au risque de voir les exportations baisser, les dirigeants chinois décidèrent alors de renforcer le marché intérieur, et d’augmenter les salaires afin de créer de la consommation au sein de la société chinoise. Le résultat est une montée en puissance vertigineuse des classes moyennes, identifiées par la Banque mondiale à 50 millions de Chinois en 2010, et qui devraient atteindre les 500 millions en 2020. Cette mutation sociale de la Chine, qui accompagne et en partie alimente une baisse sensible de la croissance, est surtout un défi politique pour l’Etat-parti, qui doit s’adapter à une nouvelle donne dans sa relation avec la population. Le principal enjeu économique n’est pas ainsi de maintenir une croissance aussi élevée qu’au cours des trois dernières décennies, mais plutôt de s’assurer que cette transition économique à la fois volontaire et imposée par le contexte économique international assure le développement de la Chine et contente sa population. Car si la croissance n’est qu’un chiffre, c’est à l’amélioration des qualités de vie que les Chinois jugeront leurs dirigeants. Si la montée en puissance des classes moyennes répond au présent en partie à cet enjeu, qu’en sera-t-il une fois ce processus atteint ? Les dirigeants chinois doivent penser au-delà de cette transition, et imaginer le visage de la Chine une fois qu’elle ne sera plus un pays en développement, ou en tout cas ne pourra plus se définir comme tel. Cette transition économique, qui coïncide sans surprise avec le dépassement du PIB américain, est le passage obligatoire vers un statut de grande puissance, la première économie du monde.

Le principal défi pour les dirigeants n'est-il pas désormais de parvenir à satisfaire à la fois les Chinois sortis de la pauvreté et ceux qui y sont toujours ? Est-il possible d'y arriver ?

Il y a en effet, parmi les multiples défis auxquels fait face la Chine, ce problème lié aux écarts de richesse grandissants. C’est aujourd’hui en Chine que l’on compte le plus grand nombre de millionnaires, et donc les plus importantes classes moyennes. Mais une partie très importante de la population, plus de la moitié, reste dans la pauvreté. L’Etat-parti doit ainsi savoir faire le grand écart, dans un contexte marqué par un accès de plus en plus important à l’information (la Chine compte près de 600 millions d’internautes) et une population qui hésitera de moins en moins à condamner des politiques mal menées. N’oublions pas cette tradition du "mandat céleste" qui, dans la Chine impériale, servait de repère permettant de juger la légitimité du pouvoir en place. Les dirigeants communistes n’échappent pas à cette règle selon laquelle c’est à l’aune de leurs résultats que la population leur apporte un crédit. Alors oui, il est possible d’y arriver, à condition de pouvoir s’adapter à de nouvelles exigences que les classes moyennes et l’aspiration à une meilleure qualité de vie imposent.

Cette évolution économique doit-elle s'accompagner d'une évolution du régime politique de la Chine ? Dans quel sens ? Peut-on imaginer les dirigeants chinois encourager l'émergence d'un nouveau populisme ?

Plusieurs voies sont possibles, et sont même l’objet d’un examen approfondi. La question d’une démocratisation "en douceur", avec une plus grande souplesse au niveau local, reste un projet peu abouti. A l’inverse, le régime semble avoir renforcé son emprise depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, notamment avec la campagne de lutte contre la corruption et l’élimination progressive de cadres du parti ayant manifesté des réserves quant à la politique officielle. De même, on voit se multiplier les déclarations nationalistes et anti-occidentales, qui consacrent à la fois le caractère décomplexé de la Chine contemporaine, et un sentiment de fierté nationale que l’Etat-parti utilise pour renforcer son crédit. Le populisme est évidemment très présent dans cette tendance, mais il ne répond pas aux critères identifiés par Milanovic, et qu’on retrouve plutôt dans les démocraties occidentales et les pays développés. Le populisme chinois est donc singulier, et ne s’articule pas tant sur les risques de récession que sur les moyens de maintenir une croissance élevée tout en garantissant de meilleures conditions de vie. En ce sens, il est déjà très largement mis en avant par les dirigeants.
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