ANALYSES

« L’État islamique est moins attirant »

Presse
26 juin 2016
Spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, Didier Billion est directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), un think-tank français travaillant sur la géopolitique et les enjeux stratégiques.

L’État islamique est-il vraiment en train de perdre la bataille sur le terrain en Syrie et en Irak ?

L’EI se trouve aujourd’hui incontestablement sur la défensive, mais se livre à un repli organisé sur les villes. Rakka et Falloujah en font partie mais il y en a beaucoup d’autres… Reprendre ces villes, que les djihadistes ont minées et auraient équipées de souterrains, va être à la fois très compliqué et très dangereux et peut durer des mois. À Falloujah, dans les banlieues, chaque mouvement de l’armée irakienne est précédé d’une brigade de déminage… et les combats ont lieu en parallèle. Il semble néanmoins qu’une partie de la ville ait été reprise, mais elle est encore loin d’être sécurisée. À Rakka, des forces kurdo-arabes sont regroupées depuis trois mois à 40 km de la ville. Pour l’instant, elles attendent et s’organisent, ce qui semble être la meilleure des choses à faire tant le combat qui s’annonce va être difficile.

La Libye est-elle une solution de repli pour l’EI ?

Certains cadres de l’EI ont en effet été envoyés là-bas. Et si les djihadistes perdent Falloujah et Rakka, il y en aura quelques autres… Mais ce n’est pas vraiment un repli : les fronts sont perméables. Les déserteurs de Syrie ou d’Irak ne vont pas rejoindre la Libye. L’EI voit la Libye plutôt comme un nouveau front… La stratégie est, là encore, de profiter de la déliquescence des États – merci à l’intervention franco-britannique ! – pour se développer et attirer des combattants locaux et étrangers.

Les récents attentats à Orlando et à Paris sont-ils la conséquence de cette perte de terrain ?

Non, ce n’est pas mécanique. Et il y a de nombreuses zones d’ombre sur ces deux événements… L’hypothèse d’un acte commandité reste à prouver. En revanche, comme le montrent les deux attentats en Syrie en mai, qui ont fait 120 morts, il y aura certainement d’autres actes terroristes commandités par l’EI en Europe et ailleurs.

L’EI continue-t-il d’attirer les jeunes d’Europe ou du Maghreb ?

L’organisation est certainement moins attirante que lorsqu’elle volait de victoire en victoire. Pour les jeunes, un repli sous les bombes, c’est un produit d’appel bien moins intéressant… Une partie du flux de ces apprentis djihadistes va donc se tarir. Pour le coup, le mouvement semble presque mécanique et il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle.

Quel repositionnement des différentes puissances de la région peut-on attendre de la perte de terrain des djihadistes en Syrie et en Irak ?

L’affirmation du fait kurde est sans aucun doute une donnée marquante. Mais elle est porteuse d’une grande incertitude tant les Kurdes sont divisés… Il y a en Irak ceux qui sont dans la mouvance du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. Leur projet politique est un système clanique avec une touche de démocratie parlementaire, un système relativement classique pour la région. Et il y a de l’autre côté, en Turquie, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui s’est renforcé considérablement grâce à son émanation en Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD), qui est aujourd’hui largement dominant parmi les Kurdes syriens. Le projet politique est là très différent : PKK et PYD sont partisans d’une démocratie participative radicale sous l’égide du parti.

Les deux projets kurdes sont donc opposés. Ils ont par ailleurs chacun leurs sponsors : le PYD et le PKK sont soutenus par les Américains et les Russes – paradoxale alliance – et combattus par la Turquie, qui voit ces soutiens d’un très mauvais oeil. Quant aux Kurdes d’Irak, ils sont justement soutenus par la Turquie… Il est donc possible qu’un jour ces deux projets kurdes s’affrontent. Ce qui apparaît, c’est l’extrême volatilité d’une situation s’accompagnant de recompositions des alliances ou sous-alliances régionales.
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