ANALYSES

Croatie : quand les supporters de football contribuent à passer sous silence la chute du gouvernement

Tribune
21 juin 2016
par Loïc Trégourès, doctorant à l'Université Lille 2, spécialiste des Balkans
Les incidents qui ont émaillé la rencontre de football entre la Croatie et la République tchèque ont totalement éclipsé le fait qu’au même moment, le gouvernement croate vivait ses dernières heures, sept mois seulement après les élections générales. Or, ces deux événements ont peut-être davantage de liens qu’on pourrait le penser à en juger par les réactions politiques et médiatiques ayant accompagné l’interruption du match.

Dans les faits, quelques individus, très probablement membre du groupe de supporters de la Torcida de Split, ont lancé quelques fumigènes et pétards sur la pelouse dans le but d’interrompre le match. Cette opération, préparée à l’avance, apparaît incompréhensible au premier abord. Pourquoi des supporters de l’équipe de Croatie iraient-ils saboter un match de leur propre équipe ? Les explications sur le conflit entre les supporters et la fédération de football sont aujourd’hui connues, mais ce n’est pas tellement cet aspect qui est notable ici.

Tout de suite après le match, les condamnations politiques se sont multipliées. Cependant, il n’a pas été question de classiques condamnations, de lutte contre le hooliganisme, encore moins d’excuses pour ce comportement comme les Serbes avaient pu s’excuser après les incidents provoqués par leurs supporters à Gênes en 2010. Au contraire, les autorités politiques et les médias qui leur sont favorables ont immédiatement réagi en accusant les « hooligans » d’être des traîtres à la patrie, des agents communistes et autres agents yougoslaves (Orjunasi, du nom d’une organisation pro-yougoslave disparue en… 1929). Pour absurde qu’elle puisse paraître, cette rhétorique n’est pourtant pas nouvelle. Il y a 20 ans déjà, pris dans un conflit avec les supporters du club du Dinamo Zagreb, le président Tudjman avait qualifié ces derniers d’agents yougoslaves. Cette accusation était d’autant plus fantaisiste que ces supporters avaient été parmi les premiers à s’engager dans l’armée croate en 1990-1991.

L’accusation de trahison à la patrie est donc une figure rhétorique classique au sein de la droite nationaliste croate représentée par le parti Union démocratique croate (HDZ). Depuis quelques années en effet, le parti a renoué avec un discours aux tendances nationalistes et conservatrices assumées, non dénué d’une certaine ambigüité avec le régime oustachi des années 1940. Dans cette perspective, le HDZ, qui a mené le pays à l’indépendance, s’arroge le monopole d’une certaine narration de la « croacité » véritable. Ce faisant, tous ceux qui ne se retrouvent pas sur cette ligne nationale conservatrice, y compris en termes religieux vu l’importance de l’église catholique croate, sont immédiatement disqualifiés à travers l’anathème de l’antipatriotisme.

Ainsi, l’une des premières décisions du gouvernement a été de purger la télévision publique de ses « traîtres communistes » c’est-à-dire tous ceux soupçonnés de ne pas être sur la ligne du HDZ, et de couper dans les aides aux médias en ligne, également accusés d’être des antipatriotes. Cette opération a été menée par le ministre de la Culture, Zlatko Hasanbegovic, historien révisionniste aux sympathies oustachi notoirement connues. Nommer un tel personnage dans un gouvernement n’est pas un accident ou le fruit du hasard, c’est au contraire un véritable signal politique. Par conséquent, c’est bel et bien à une tentative de révolution conservatrice et nationaliste, sur les modèles hongrois et polonais, à laquelle nous avons assisté en Croatie malgré quelques manifestations massives, notamment contre la réforme de l’éducation.

On comprend alors mieux pourquoi le parti Droit et justice (PiS) en Pologne et Viktor Orban en Hongrie se sont empressés de faire disparaître tous les contre-pouvoirs médiatiques et institutionnels depuis les programmes scolaires et la télévision publique placée sous contrôle jusqu’aux nominations à la Cour constitutionnelle. Ce faisant, perdre le pouvoir devient improbable sur le long terme, même dans un cadre démocratique, car la narration qui forge ce cadre fait office d’œuvre légitimatrice. Toute autre force politique ne pourrait gagner que par accident et s’exposerait à l’incessante accusation de traitrise. C’est ce que le HDZ avait commencé à faire, sans avoir le temps d’aller au bout puisque ces contre-pouvoirs, de toute nature, ont finalement relativement bien fonctionné.

En effet, l’ironie est que ces supporters de football, qu’on peut accuser de tout sauf d’être des communistes yougophiles, auront contribué à passer sous silence la chute du gouvernement croate, en raison des accusations de conflit d’intérêt envers le président du HDZ et vice-premier ministre, Tomislav Karamarko. En l’absence d’une nouvelle coalition possible sous la direction du HDZ, la Croatie devrait retourner aux urnes en septembre prochain. Il reste à voir si le HDZ, qui a joué à outrance la carte nationaliste dans l’opposition (2012-2015) sans courir aucun risque de sanction depuis l’entrée de la Croatie dans l’UE, va continuer sur cette voie malgré ces quelques mois catastrophiques de gouvernement. En revanche, nul doute qu’en cas de défaite, celle-ci sera attribuée à d’énièmes crypto-communistes et antipatriotes.
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