ANALYSES

Brésil. Quand l’Eglise s’en mêle

Le 15 avril 2016, la Conférence nationale des évêques du Brésil, s’est prononcée publiquement sur le moment difficile que vit le pays depuis plusieurs mois. Cet épisode national traumatisant a une triple dimension, politique, économique et morale. La hiérarchie catholique interpellée comme tous les Brésiliens a dans un document de 24 pages, longuement exposé sa conception de la démocratie, intégratrice et donc incompatible avec le processus de destitution de la présidente Dilma Rousseff engagé par le Parlement.

Rappel des faits ayant motivé la prise de parole des évêques

1/ Destitution de la présidente. À peine élue en 2014, la présidente a été contestée. Elle est aujourd’hui soumise à une procédure de mise en examen parlementaire pour “crime de responsabilité”. C’est-à-dire en termes plus simples d’atteinte grave à la Constitution. Le Congrès en a voté le principe le 20 avril. Le Sénat se prononce le 12 mai. Parallèlement un petit juge du Parana, État de l’intérieur du pays, poursuit une opération dite mains propres ciblant les partis soutenant la présidente, et plus particulièrement le PT (Parti des travailleurs).

2/ L’économie qui en 2010 progressait au rythme de 7,5 % est depuis 14 mois en croissance négative. Les entreprises ont freiné leurs investissements. Le chômage a progressé. En dépit des travaux liés à l’organisation des jeux olympiques en août 2016. Rio est certes en chantier. Mais le calendrier peine à être respecté. Le patronat, en particulier celui de São Paulo, la FIESP est entré en dissidence. Suivi par le syndicat des exportateurs agricoles.

3/ Ce climat délétère a brisé l’optimisme et la convivialité. Les Brésiliens aisés diabolisent la présidente Dilma Rousseff, et le Parti des travailleurs. Les plus pauvres, se replient dans la diversité religieuse. Évangéliste, et pentecôtiste le plus souvent. Charlatans de l’au-delà, grande presse porte-voix complaisante de la contestation des classes moyennes alimentent une dérive nationale et morale.

4/ Ce contexte a forcé le catholicisme brésilien à prendre date. Bousculé par la montée de l’individualisme consumériste, et la concurrence d’églises de la prospérité, il représente encore près de 80 % des chrétiens. Les évêques ne pouvaient rester silencieux, sourds et aveugles. Ils ont donc pris le risque de la parole. Pour dire leur sentiment, et donner quelques indications pour sortir de la crise, au nom bien sûr de la doctrine sociale de l’Église.

Les évêques brésiliens ont dressé un diagnostic social et moral. Pour ensuite proposer une sortie de crises. Ils l’ont fait en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église. En clair sur les encycliques Quadragesimo anno du pape Pie XI, Centesimus Annus de Jean-Paul II, Laudato Si de François.

Le diagnostic

1/ Le Brésil, comme de façon plus générale, le monde occidental, a perdu ses repères sociaux et institutionnels. État, famille, église, école, ont cédé leur place centrale aux grands médias et aux nouvelles techniques de communication. Les identités d’aujourd’hui, les nouvelles subjectivités, sont fluides, mutantes, éphémères. Leur fondement vient d’une société reposant sur la consommation, c’est-à-dire la recherche de satisfaction momentanée.
Les évêques signalent ensuite que le mode de production capitaliste exerce une influence qui bien au-delà de l’économie exerce un contrôle autoritaire de la conscience des sujets. La ville est le cadre de cette réalité qui enferme le sujet dans un narcissisme individualiste. La complexité du social s’efface devant l’enfermement du sujet dans la répétition de ce qui lui est transmis par les systèmes de communication. Ce système génère un état d’insatisfaction permanent porteur de de demande de consommation. La citoyenneté politique dans un tel contexte se confond avec l’accès à la consommation. L’idéologie du marché évacue la nécessité de la politique.

2/ Parallèlement, et surtout depuis 2010, le Brésil vit un moment de crise économique. Cette crise a des prolongements sociaux et politiques. Il y a plusieurs façons de comprendre ce qui est en train de se passer. On est passé d’un capitalisme productif à un capitalisme financier et rentier. Ce modèle est en crise. Il accroît la pauvreté et la concentration de richesses, il détruit l’écosystème, il déstabilise les institutions incapables de répondre aux demandes de sociétés réduites aux demandes imposées par le capitalisme.
Ce constat a conduit le Pape François à “demander de vrais changements (..) pour les paysans, les travailleurs, les communautés et les peuples”. Au Brésil la politique favorable au développement adoptée par les gouvernements Lula a donné du pouvoir d’achat aux travailleurs les plus pauvres. Mais les riches en ont également été les bénéficiaires. Et les classes moyennes comme les travailleurs ayant eu accès à la consommation en attente de politiques publiques actives n’ont pas été entendus.
Au Brésil comme dans le reste du monde, comme l’a montré Piketty, cité dans le document, l’égoïsme social a concentré un peu plus la richesse aux mains de quelques-uns et au détriment de la classe moyenne. Ce qui explique ses tentations de chercher des solutions à l’extrême-droite et d’attribuer les pertes de patrimoine aux plus pauvres, travailleurs, migrants etc… L’économie doit être guidée par la volonté de construire une Maison commune.

3/ Le Brésil connait un doute social. La Constitution adoptée à la sortie de la dictature militaire, en 1988, propose un modèle de société intégrateur. Au fil des années bien des mesures adoptées sociales et politiques sont allées dans cette direction. La Constitution à sa manière remplit le constat du prophète Isaïe, “la paix est le fruit de la justice”.
Dans la période récente plusieurs projets politiques visent à réduire la reconnaissance de la diversité brésilienne et imposer une pensée unique. Les écarts sociaux sont présentés comme naturels. Ainsi la société admet une discrimination entre les siens. Certains ayant plus de droits et de ressources que d’autres. Le Brésil actuel vit un moment critique. On assiste à un renforcement de la perpétuation de relations sociales autoritaires. Des millions sont condamnés par cette vision perverse à la subordination sociale. Le respect de l’État de droit, le respect inconditionnel de la Constitution doivent être rappelé.
Doivent donc être récusés toutes les initiatives parlementaires visant à réduire les droits sociaux, les propositions de criminalisation de la jeunesse, une jeunesse victime de violences et d’exclusion sociale. Il faut le rappeler les principales victimes de la violence sont des jeunes, noirs le plus souvent. Ils sont par ailleurs et plus encore s’il s’agit de jeunes femmes noires victimes de discrimination salariale. Proposer de réduire la majorité pénale dans un tel contexte pénalise des populations qui déjà endurent de nombreuses discriminations.
Pour les mêmes raisons on doit refuser l’autorisation du port d’armes. Le législateur s’il veut contribuer à la sécurité publique dans une société marquée par les préjugés, la haine et l’exclusion, devrait accorder une priorité à l’extension des droits sociaux. La violence est profondément enracinée en effet dans les inégalités sociales.
La délimitation des terres indigènes doit rester de compétence présidentielle. La transférer au Législatif serait, il y en a eu bien des exemples, soumettre la justice sociale due aux peuples indigènes aux aléas d’intérêts politiques.
La défense de la liberté d’expression doit également être rappelée. Les médias brésiliens présentent une des vérités possibles, comme seule admissible. La politique est systématiquement dénigrée afin que la population s’en désintéresse. Les médias de masse défendent certains intérêts et ne contribuent en rien au renforcement de la démocratie. Au contraire ils falsifient et inversent les situations. Les accusés sont présentés comme des victimes. Les faits sont qualifiés et non présentés de façon neutre.
Il en va ainsi du traitement médiatique de la corruption. À lire les journaux il semblerait que la corruption soit le fait d’un seul parti et d’un gouvernement. Au contraire d’une réalité qui est depuis longtemps lié à la façon de faire la politique au Brésil. Les campagnes électorales sont financées par les entreprises. Ce qui obère le pouvoir politique, puisqu’il prend ses racines dans l’initiative privée. Combattre la corruption exigerait de revoir tout le fonctionnement des institutions politiques.
D’autre part il convient de mettre la corruption dans une perspective plus large. Dans le quotidien les plus petites actions, en famille, sur les lieux de travail, dans la pratique religieuse, mêmes les plus insignifiantes, participent à la corrosion des relations sociales. Parler de corruption dépasse les seules pratiques politiques. L’imprégnation sociale est telle que dans la vie courante elle en devient invisible. Le citoyen qui s’indigne de la corruption politique, trouve naturel de frauder le service des impôts, ou de ne pas respecter le code de la route.
Aujourd’hui rien de tout cela n’est rappelé dans les discours sur la corruption au Brésil. On assiste à des opérations d’assainissement partielles qui menacent la légalité et érodent la démocratie. On assiste à des shows médiatiques qui visent à culpabiliser les personnes ciblées mais ne contribuent pas à changer le système. Au lieu de faire une critique d’un mode de fonctionnement institutionnel on assiste à la mise en scène de préjugés visant la moralité d’un individu, d’une entreprise ou d’un parti. Le combat contre la corruption devient un instrument de bataille pour accéder au pouvoir politique.
Telle qu’elle est présentée par les médias sensationnalistes la lutte contre la corruption est menée au nom de la moralité publique. Elle oublie d’évoquer la volonté de privatiser et spolier Petrobras et les gisements pétroliers de haute mer. Les Banques qui continuent de pratiquer des taux d’intérêt usuraires, les appétits immobiliers qui accaparent des terres d’Indigènes et de Noirs, la spéculation qui prétend déplacer le domaine public. La guerre contre la corruption n’est pas possible si elle est instrumentalisée pour rompre la légalité ou détruire les institutions.

4/ La crise enfin signale le document des évêques est une crise politique qui affaiblit l’institutionnalité. Fruit des luttes populaires qui a compté sur la participation de la société civile et des mouvements sociaux la Constitution de 1988 exprime le rétablissement des droits politiques, accompagnés d’une forte dimension sociale.
Mais les difficultés économiques et financières ont empêché l’insertion des plus pauvres. Le Plan Real dans les années 1990 a permis de stabiliser les finances. De grandes réformes ont été engagées, réformes de l’État et du secteur productif. Mais elles ont suivi des orientations néo-libérales qui ont accru la pauvreté. Il était nécessaire de trouver la voie de politiques rétablissant la primauté des droits sociaux. Ce qui a été fait la décennie suivante. Pendant dix ans le Brésil a connu un processus de grande inclusion sociale, de stabilité économique, dans le respect de la souveraineté internationale du pays.
La crise de la période actuelle contraint à des ajustements. Ajustement fiscal sémantiquement aurait pu être interprété comme un rééquilibrage de la comptabilité publique reposant sur un principe de justice distributive et de progressivité de l’impôt. Cela n’a pas été le cas. Le pouvoir économique est celui qui a dicté les règles à suivre.
Tout cela a créé un climat de grande tension politique. Depuis les élections de 2014 on assiste à une grave polarisation. L’opposition, qui a obtenu un quasi match nul, dès le premier moment a cherché à obtenir la déposition de la Présidente réélue. Parallèlement on a assisté à un grand nombre de mises en examen pour corruption, alimentés par un arsenal juridico-médiatique focalisé sur un seul parti, alors que beaucoup d’autres sont concernés. Ce traitement extrême, accentué par les medias, a capturé les classes moyennes urbaines, qui suivent les seuls faits éclairés, le reste de la scène restant invisible.

Pistes pour surmonter les crises

1/ Un impératif culturel fondé sur l’éthique
L’Église du Brésil dans un monde dominé par l’individualisme et le consumérisme, par l’idéologie du marché qui conduit à se désintéresser des questions socio-politiques a réaffirmé à de nombreuses occasions la nécessité de l’impératif éthique. Seul il peut “illuminer la convivialité sociale”. Cela suppose de combiner la transformation des structures et la conversion des esprits. Sans conscience du bien commun et une éthique de la solidarité ce sont les mécanismes pervers de l’oppression et de l’exclusion qui prennent le dessus.
Le pape François dans son encyclique Laudato Si, a particulièrement valorisé l’éthique de l’attention. Il a explicité le lien intime existant entre les pauvres et la fragilité de la planète. Il a signalé la nécessite de sortir de l’individualisme pour retrouver l’altérité, le sens d’une responsabilité des uns par rapport aux autres.
L’Église enseigne la nécessité de rassembler pour construire une civilisation reposant sur l’amour, et l’éthique de l’attention. L’amour de la société et l’engagement en faveur du bien commun sont l’une des formes éminentes de la charité, qui ne concerne pas seulement les individus, mais aussi les “macro-relations”, sociales, économiques et politiques.

2/ Économie : démocratie et marché
La démocratie serait-elle en crise, incapable de remplir ses fonctions, déplacée par l’hégémonie de l’économie de marché. Le marché serait-il incompatible avec la démocratie ? Le constat est celui d’un antagonisme. La société aujourd’hui n’est pas régie par la politique, mais par les exigences du marché. Les programmes sociaux, sont perçus comme portant atteinte aux libertés économiques.
Au Brésil où le système démocratique et de protection sociale est peu développé, toute récession, comme l’actuelle, renvoie en pauvreté et mal nutrition, une part significative de la population. Selon les théoriciens de la pensée unique cela serait la conséquence de l’extension de la sphère du marché qui en ces circonstances exigerait une réduction du champ de la démocratie.
Mais il y a une autre conception possible. Celle de la complémentarité entre marché et démocratie. Elle suppose par un renversement hiérarchique de subordonner l’économie à la démocratie et donc à la société. Ce qui implique de relativiser les critères d’efficacité économique, de renforcer le rôle de l’État, en associant la population aux décisions. En période de récession cela exige la recherche de politiques privilégiant le plein emploi, la préservation du niveau de vie, et non pas la parité monétaire, l’équilibre budgétaire, les privatisations, la flexibilité des marchés.
La préservation de la cohésion sociale ne doit pas être perçue comme contradictoire avec l’efficacité économique. Mais beaucoup de gens ont été formés dans cette idéologie néo-libérale. Il convient de proposer de nouvelles représentations sociales pour extirper le néo-libéralisme des têtes.

3/ Politiques publiques
Les élus de façon générale, paraissent loin du pays réel, et plus particulièrement des citoyens les plus pauvres. La démocratie brésilienne exige une urgente révision. Or paradoxalement de nombreuses propositions de lois visent à restreindre la participation sociale et populaire pour concentrer le pouvoir dans les mains des élus politiques.
Ce contexte légitime le droit de manifester et celui de résister. Il s’agit là d’un devoir civique. Pour autant il arrive que ce droit soit dévoyé. Des intérêts particuliers détournent la volonté des majorités et finissent par menacer la démocratie. C’est ce que l’on constate aujourd’hui avec la tentative en cours de violer le calendrier électoral.
D’autre part compte tenu au Brésil du niveau des inégalités il ne peut y avoir d’espace visant à réduire les politiques publiques. La transformation d’une société vers plus de justice est un processus inscrit dans le temps qui exige la participation de tous. Un processus donc d’approfondissement démocratique.

4/ Renforcer en politique les institutions
Comme l’a dit Jean-Paul II, “le sujet de l’autorité politique c’est le peuple considéré dans sa totalité comme le détenteur de la souveraineté”. L’Église du Brésil a signalé à de multiples reprises la valeur de la démocratie, expression de liberté et d’égalité entre les citoyens. Il n’y a pas a-t-elle dit démocratie quand l’économie exclut des parcelles de population. La démocratie c’est la rupture de l’isolement, l’occupation de l’espace public par la discussion, la négociation, le dialogue et la décision.
La meilleure façon de surmonter la crise est de renforcer les institutions démocratiques. Depuis le local, les municipalités jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, et les organisations internationales comme l’ONU. Ce renforcement doit rechercher un équilibre entre institutions, pouvoirs et intérêts populaires. Surmonter la crise suppose donc un accord des plus larges, entre gouvernement, opposition, pouvoirs Exécutif, Judiciaire, et Législatif.

Conclusion

1/ Le contexte de crise peut dévaluer la perspective de vivre en démocratie. Il convient de garder en nous une utopie active. L’Histoire est en devenir.

2/ Sans fraternité il n’y a pas de joie. Seul le respect des règles du bien vivre, l’attention à la Maison Commune sont capables de donner la joie du vivre ensemble.

3/ L’existence de conflits ne suppose pas la fin de toute vie sociale. Nier les conflits empêche la recherche de solutions. Mais la solution des conflits ne peut être trouvée si l’on valorise ce qui sépare et non ce qui unit. Il ne faut pas brûler les ponts.

4/ Le moment que traverse aujourd’hui le Brésil exige courage et audace pour retrouver la communion en dépit des différences. La magnanimité est une nécessité. Sans syncrétisme visant la réduction de l’autre. Mais au contraire par la projection des polarités en potentialités d’union.

5/ La domination exercée par l’économie capitaliste, et la mercantilisation du monde qui l’accompagne, menacent la démocratie. La connivence des élites économiques et politiques révélée par les scandales financiers actuels corrompt la démocratie. Puisque des intérêts particuliers définissent la voie politique. La montée des inégalités en faveur des rentiers accroît les violences. Il convient de réhabiliter l’État de droit. Un État en situation de réguler le marché. Au Brésil mais aussi au niveau mondial avec une authentique Autorité politique mondiale, telle que souhaitée par Benoit XVI. Une véritable démocratie concilie les principes de liberté et d’égalité.
Sur la même thématique
Faut-il avoir peur de Donald Trump ?