ANALYSES

En attendant Trump 3.0

Tribune
25 avril 2016
Donald Trump est ce que ses détracteurs pourraient qualifier de girouette de la vie politique américaine, et ce que ses supporters verraient plutôt comme une marque de pragmatisme et d’adaptation à une situation et un environnement sans cesse en mouvement. Un caméléon donc. Quel que soit le regard que l’on porte sur cette caractéristique aux accents schizophréniques du magnat de l’immobilier, elle est justifiée par un aller-retour répété entre les partis démocrate et républicain, dont il brigue aujourd’hui l’investiture. Proche du Grand Old Party à la fin des années 1980, tandis qu’il surfait sur la vague du succès et de la notoriété que ses bonnes affaires immobilières à New York lui apportaient, il aurait même un temps été repéré comme potentiel colistier de George H. Bush lors de la campagne de 1988, qui ouvrit à l’ancien vice-président les portes du bureau ovale. Mais c’est surtout aux côtés du Parti démocrate qu’il s’engagea au début des années 1990, en soutenant la présidence de Bill Clinton. Depuis ces premières manifestations en soutien aux dirigeants politiques, Donald Trump s’est engagé comme militant, et même candidat, adoptant au passage des postures parfois contradictoires, qui mettent même en avant deux personnages totalement opposés, sorte de Jekyll and Hyde s’il n’y avait pas, dans ce va-et-vient permanent entre les deux grands partis américains, une forme de cohérence que le changement annoncé, et tellement prévisible, de la campagne de celui qui pourrait obtenir l’investiture républicaine lors de la convention de Cleveland en juillet ne fait que conforter.

Trump 1.0 : Entre démocrate et républicain modéré

La première candidature de Donald Trump aux primaires républicaines, la seule avant cette année, remonte à 2000. Elle fut avortée, le candidat ne dépassant pas 7% dans les sondages d’opinions, et Donald Trump n’eut pas l’occasion ainsi de proposer un véritable programme de campagne. Elle est en revanche intéressante en ce qu’elle s’opposait à la candidature de George W. Bush, qui remporta finalement l’investiture et l’élection présidentielle. D’ailleurs, pendant la présidence Bush, Donald Trump se rangea du côté des Démocrates, et apporta même un soutien financier à la campagne d’Hillary Clinton à l’occasion des primaires démocrates de 2008, face à Barack Obama. Il y aurait ainsi une certaine ironie à retrouver cette candidate et son ancien soutien à l’occasion du scrutin de novembre. Toujours est-il que le Donald Trump des années 2000, qui s’est fait connaître du grand public avec son émission télévisée The Apprentice, est politiquement plus proche des Démocrates que des Républicains, et il critique à de multiples reprises l’administration Bush.

Trump 2.0 : Le virage politically incorrect

Avant son entrée dans la campagne actuelle, c’est l’élection de Barack Obama qui pousse progressivement Donald Trump vers la droite. C’est aussi sous l’administration Obama que le magnat de l’immobilier multiplie les sorties provocatrices sur les origines du président américain, dont il remet en cause la citoyenneté. Mais c’est bien entendu sa campagne dans les primaires républicaines, placées sous le signe du politically incorrect, qui en fait le champion des déçus de l’establishment et de certains milieux très conservateurs séduits par son franc-parler et ses déclarations fracassantes sur les Mexicains ou les musulmans. Trump 2.0 est ainsi un avatar de ce que fut le milliardaire originaire du Queens quelques années plus tôt, au point d’apparaître très vite comme l’électron libre de la campagne, le perturbateur que peu d’observateurs imaginaient prendre tant d’importance. Cette posture provocatrice a été la clef du succès de Donald Trump depuis janvier dernier. Mais elle est également handicapante dans la relation difficile qu’entretient le candidat largement en tête de la course à l’investiture avec le Parti républicain, qui hésite encore aux moyens de lui barrer la route de l’investiture. Et elle est aussi potentiellement dangereuse en vue de l’élection de novembre, de nombreux électeurs pouvant choisir de se détourner d’un candidat souvent perçu comme outrancier et sans profondeur politique. En clair, Trump 2.0 ne pourra pas, sauf contexte exceptionnel, être élu président des Etats-Unis en novembre prochain et ferait ainsi une sortie de route dans ce virage politically incorrect. Et plus que quiconque, Donald Trump en a conscience, et a sans doute anticipé ce moment qui semble aujourd’hui se profiler à l’horizon.

Trump 3.0 : Quelle posture ?

Le temps du Trump 2.0 est en train de se terminer, pour plusieurs raisons. D’abord, le candidat continue de caracoler en tête des primaires républicaines, mais la possibilité qu’il ne parvienne pas à réunir la majorité absolue des délégués avant la convention est grande. Il lui faudra donc éviter une convention négociée dont il pourrait faire les frais. C’est pourquoi il a chargé son équipe de campagne de se rapprocher des cadres du parti en vue de proposer un nouveau profil du candidat, plus modéré et rassembleur. Ensuite, il sait qu’il n’aura bientôt plus besoin de séduire les électeurs les plus conservateurs, acquis à sa cause, et qui de toute façon feront front pour barrer la route à Hillary Clinton (et plus encore Bernie Sanders, dans le cas plus qu’hypothétique où il serait investi). C’est au centre que la bataille de novembre va se jouer, et c’est en ralliant à sa candidature des indépendants et indécis que Donald Trump aura des chances de l’emporter. En clair, le Trump de novembre n’aura rien à voir avec celui d’avril, et le Trump 2.0 laissera sa place à un Trump 3.0, version plus proche du 1.0, mais clairement inscrit dans le camp républicain, et avec le soutien des conservateurs. S’agit-il là d’une stratégie de campagne ? Sans aucun doute. En raison de ses antécédents, Donald Trump savait avant même de se lancer dans la campagne que c’est auprès de la base électorale républicaine traditionnelle qu’il avait le plus de mal à se faire accepter. C’est pourquoi il a orchestré cette campagne de déstabilisation de Barack Obama sur sa citoyenneté, et créé un personnage outrancier et anti-système, presque un tour de force quand on sait que le milliardaire est depuis les années 1980 en contact permanent avec les responsables politiques. Reste à savoir si ce nouveau basculement aura l’effet escompté (question de crédibilité), mais aussi s’il sera effectué au bon moment (question de stratégie). En clair, la campagne de Donald Trump n’en est encore qu’à son début, et tout reste possible.
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