ANALYSES

Egypte : une situation préoccupante

Interview
20 avril 2016
Le point de vue de Didier Billion
Quelles sont les caractéristiques de la politique de dynamisation économique initiée par le président Abdel Fattah Al-Sissi en Egypte ? Alors que François Hollande rencontrait il y a peu le président égyptien, quels sont les intérêts de la France dans ce pays ?
La situation économique de l’Egypte est très inquiétante. C’est une économie tenue à bout de bras à la fois par l’aide financière qui provient des pays du Golfe, notamment de l’Arabie Saoudite, et des Etats-Unis qui continuent d’abonder assez substantiellement l’armée égyptienne. On peut considérer que sans ces aides substantielles, l’économie égyptienne connaîtrait une déroute financière et économique. L’Egypte est un pays qui compte près de 90 millions d’habitants et où les services minimaux de santé, d’éducation et de transport sont dans un état désastreux. La situation est donc infiniment préoccupante.
Dans ce cadre, le maréchal-président Al-Sissi a fait une série d’annonces sur de grands projets avec, d’une part, le doublement du Canal de Suez et, d’autre part, la nouvelle vallée du Nil lancée à la fin de l’année 2015. Je suis personnellement assez dubitatif quant à ces projets. Ainsi le doublement du Canal de Suez s’est-il appuyé sur l’analyse des évolutions du trafic maritime et commercial ? Le Canal de Suez existant n’est-il pas suffisant ? Cela a finalement été assez peu étudié de ce que l’on en sait.
Le deuxième projet peut peut-être se justifier de façon plus évidente. Le désert représentant 90 % du territoire égyptien, la population se concentre essentiellement sur la vallée du Nil, ce qui est de moins en moins tenable. L’idée de créer une nouvelle vallée, à l’Ouest de l’actuelle, pourrait être judicieux et nécessaire. Ceci étant, ce projet pose un problème crucial et millénaire pour l’Egypte : la question de l’alimentation en eau de la nouvelle vallée. Les nouvelles infrastructures et habitations seront à l’origine d’un besoin supplémentaire en eau, une problématique qui se posera forcément en termes géopolitiques pour le pays, notamment vis-à-vis de sa relation avec les pays en amont que sont le Soudan et l’Ethiopie. Si le Soudan connait une situation économique guère meilleure que son voisin égyptien, l’Ethiopie est un pays en pleine croissance économique qui est particulièrement exigeant dans les négociations. Je ne suis donc pas persuadé de la faisabilité du projet d’une nouvelle vallée du Nil et j’aurais tendance à penser qu’il n’a pas totalement été étudié non plus.
Au-delà des aspects d’affichage de ces grands projets, de nombreuses questions subsistent et il est peu probable qu’ils parviennent réellement à redynamiser l’économie de l’Egypte. Ce qui est certain, c’est que les bénéficiaires directs de ces ambitieux chantiers seront les grandes entreprises du BTP, et donc l’armée. On observe une corrélation entre la mise en projet de ces réalisations pharaoniques et le fait que l’armée pourrait en tirer de substantiels bénéfices.
Concernant les opportunités de la France, outre les perspectives de ventes d’armements, d’ores et déjà actées à travers la vente de Rafale et de deux Mistral, je ne vois pas très bien en quoi la France pourrait être utile compte tenu de l’incertitude qui pèse sur le financement de l’Egypte. Certes quelques contrats ont été signés lors de la toute récente visite du président Hollande (pour un montant annoncé de deux milliards d’euros) mais cela renvoie à la question des relations entre l’Egypte et l’Arabie Saoudite : les secteurs dans lesquels la France pourrait investir seront-ils garantis par les financements saoudiens ? La réponse n’est pas donnée à ce jour.

L’affaire Guilio Regeni peut-elle engendrer des conséquences diplomatiques avec la France, l’Italie et l’Union européenne qui a demandé toute la vérité sur cette affaire ? Dans quelle mesure le régime d’Al-Sissi maintient-il un régime brutal et dictatorial ?
La mort de l’étudiant italien Giulio Regeni dans des conditions pour le moins opaques – les traces de blessures laissent peu de doute sur la façon dont son assassinat a eu lieu – met en exergue la situation catastrophique des droits de l’Homme en Egypte et le fait que la police comme l’armée ont à peu près tous les pouvoirs.
Des conséquences diplomatiques avec l’Italie sont déjà avérées puisque l’ambassadeur d’Italie a été rappelé. L’Union européenne se place en défenseur d’un de ses Etats membres, ce qui est normal. Pour autant, je doute que les conséquences diplomatiques soient plus importantes. Les Italiens sont légitimement très remontés car l’un de leur ressortissant a été assassiné dans des circonstances condamnables. Mais je ne crois pas que cela constituera un point de fixation avec l’Union européenne ou bien la France. Par contre, François Hollande a eu raison, lorsqu’il était au Caire, de coupler la question de la nécessaire lutte anti-terroriste avec la défense des droits de l’Homme et de publiquement mettre cette problématique à l’ordre du jour.
Au-delà de l’affaire Giulio Regeni, c’est la situation générale des droits de l’Homme en Egypte qui est absolument désastreuse. Il y a aujourd’hui près de 40 000 prisonniers politiques dans les prisons du pays. Les médias peuvent donc se mobiliser, légitimement, sur le cas d’un seul mais quand on considère la situation des prisonniers politiques, qui subissent des procès interminables ou au contraire expéditifs, il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt. L’Etat d’urgence est rétabli depuis le coup d’Etat fomenté par le général Al-Sissi, et la sécurité d’Etat, qui dote les services de renseignement de tous les pouvoirs dans la surveillance des opposants et qui fut supprimée après le départ de Moubarak, a été réactivée. Ce sont certainement les Frères musulmans, qualifiés désormais d’être une organisation terroriste, qui ont payé le plus lourd tribut de cette répression. L’oppression politique aboutit d’ores et déjà à des formes de radicalisation d’éléments de contestation du régime. On observe une fuite en avant des défenseurs des droits de l’Homme, internationaux et égyptiens, qui qualifient la situation actuelle de pire que celle de l’époque Moubarak.

Quels sont les principes et les valeurs défendus par la diplomatie d’Al-Sissi ? De quel grand jeu géopolitique l’Egypte d’Al-Sissi va-t-elle se faire le partenaire ?
L’Egypte n’est actuellement pas en situation de mettre en œuvre des initiatives géopolitiques. Un certain nombre de puissances, notamment l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, comprennent bien qu’il est plus que jamais nécessaire de soutenir à bout de bras le pays. En effet, l’Egypte bénéficie d’une sorte de rente de situation : si le régime connaissait de nouveaux soubresauts, au vu des tensions sociales, économiques et politiques, cela aurait des conséquences sur l’ensemble de la région. Les autorités politiques et militaires égyptiennes se servent certainement de cette possible implosion pour faire pression sur les Etats de la région. C’est donc plutôt en négatif qu’il faut saisir le rôle actuel de l’Egypte dans l’échiquier régional.
L’Egypte reviendra évidemment tôt ou tard dans le jeu régional, mais le rôle central que le pays a eu depuis les années 60 est derrière lui. Cependant, de par sa position géographique, de par son histoire et son poids démographique, l’Egypte reste un élément objectivement incontournable du maintien d’une forme de stabilité régionale.
Le général Al-Sissi n’a que peu de principes et de valeurs. En matière de relations internationales, c’est un pragmatique. Il essaye de préserver, tant que faire se peut, le rôle de l’Egypte d’une manière réactive. Bien sûr, les Russes essaient de revenir dans le jeu égyptien, et plus globalement en tant qu’acteur indispensable des équilibres régionaux. Mais le rapprochement Egypte-Russie n’est qu’un élément secondaire du déploiement russe. Fondamentalement, ce sont les Saoudiens qui prennent des initiatives, comprenant bien les dangers que pourraient représenter une Egypte déstabilisée. Enfin, n’oublions pas le rôle essentiel que Le Caire peut avoir sur la résolution de la crise libyenne. De ce facteur, les pays occidentaux sont parfaitement conscients.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste