ANALYSES

« La subsistance alimentaire, une arme de Daech »

Presse
15 avril 2016
L’agriculture est géopolitique. Elle façonne les espaces et les territoires. Sa fonction première – nourrir les hommes – détermine fortement la stabilité et le développement d’un territoire, d’une société ou d’une nation. Cette centralité millénaire des questions agricoles et alimentaires se renforce, bien entendu, en temps de guerres et de conflits. Sans la sécurité alimentaire, la stabilité et la paix sont presque impossibles à atteindre. Ce constat se retrouve aujourd’hui dans la zone géographique dans laquelle opère Daech. Fort logiquement, à plus forte raison que son projet s’ancre sur un territoire, ce groupe a cherché à tirer profit des ressources de la géographie. L’eau a été visée car les positions sont dominantes le long des deux fleuves régionaux que sont le Tigre et l’Euphrate. La valeur de la ville de Mossoul, toujours aux mains de Daech, tient aussi à son barrage, dont il est dit qu’il serait très mal en point actuellement. L’ancrage territorial du groupe terroriste repose également sur les plaines agricoles et céréalières de l’Est syrien et du Nord irakien. Les productions agricoles sur ces sols qui, comme l’eau dans la région, sont rares, sont donc peu à peu passées sous le contrôle du groupe qui pouvait ainsi faire un triple coup stratégique : foncier avec ces terres arables proches de sources hydriques, économique avec ces productions agricoles et social avec cette fonction alimentaire vis-à-vis des populations locales.

Le pain, enjeu stratégique

Subvenir aux besoins prioritaires des habitants de ces territoires agit comme un facteur de clientélisation. Quand bien même l’adhésion des populations soumises à l’autorité de Daech n’est pas totale et immuable, le fait que ce groupe, dans son objectif d’être un État, maintienne accessible des produits alimentaires dans le quotidien des personnes et vienne même parfois distribuer du pain pour remplir les estomacs, n’est pas neutre dans l’équation sociopolitique. Si vous possédez du blé et du pain, vous pouvez conquérir plus facilement les esprits d’individus vulnérables. Daech est parvenu à plusieurs reprises à s’approprier des silos à grains et des moulins, tant en Irak qu’en Syrie, complétant ainsi leurs butins de guerre. Cela représente aussi un moyen de pression supplémentaire vis-à-vis des pouvoirs à Bagdad ou à Damas. Dans chaque ville où les combats font rage, le contrôle des boulangeries s’est avéré un élément très prégnant dans les stratégies des différents acteurs.

Les ressources agricoles et les céréales s’inscrivent irréversiblement dans des dynamiques de commerce. Profitant de la porosité des frontières et de la valeur financière que comporte un bien alimentaire aussi précieux que le blé, ces flux sont restés dynamiques. Même en temps de guerre ou de froid diplomatique, l’histoire, ancienne comme actuelle, montre que le commerce agricole et de blé ne s’arrête jamais véritablement. Ces échanges ont sans aucun doute été effectués parfois sous forme de troc : des barils de pétrole contre de la nourriture par exemple, système finalement fréquent dans cette région du monde.

La guerre a mis à mal la situation alimentaire du pays. Depuis 2011, la chute des surfaces emblavées serait de 30%. La récolte en blé de 2014 fut la pire des quarante dernières années. Le pain aurait en moyenne augmenté de 40% par rapport au début de la guerre. En blé, la Syrie importe moins, environ 1,7 à 2 Mt, contre 3,4 en moyenne à la fin de la décennie 2000. Cela tient sans doute à la réduction démographique dans le pays et des moyens budgétaires nationaux. Il faut toutefois envisager l’hypothèse forte d’un soutien de puissances étrangères sous une forme céréalière, d’autant plus qu’un grand pays producteur-exportateur de blé vient d’appuyer fortement le régime de Damas sur le théâtre syrien.

Les conflits aggravent la pauvreté et entraînent la rébellion

Une véritable menace pèse sur la sécurité alimentaire dans la région. Les combats entraînent la destruction des cultures, la détérioration des sols et des voies de transport, mais ils provoquent également l’éloignement de la main-d’œuvre engagée dans les combats ou fuyant les zones de guerre. Ces inquiétudes concernent aussi l’élevage. Outre la réduction significative des troupeaux dans cette région, ce sont aussi des vulnérabilités nouvelles en termes de santé animale faute de vaccination efficiente et à jour. Cette bombe sanitaire à retardement mériterait d’être présente dans les réflexions sur les défis tendanciels de la zone. Sur ces questions en tout cas, le cercle est vicieux dans les deux sens : les conflits plongent les populations dans la pauvreté et l’insécurité alimentaire (près de 9 millions de Syriens selon le Programme alimentaire mondial), mais la faim peut aussi susciter des colères et motiver de nouvelles rébellions. L’extrême difficulté à accéder (physiquement ou économiquement) à l’alimentation est le premier malheur des populations pauvres, déplacées ou persécutées.

D’ailleurs, la sécheresse aiguë, ayant frappé la Syrie entre 2006 et 2010, aura été dramatique. Parallèlement, les champs avaient été attaqués par un ravageur et la rouille du blé avait fait des dégâts. Tout cela avait poussé des centaines de milliers de personnes, rurales et agricoles, à quitter leur territoire pour rejoindre les faubourgs de villes comme Deraa ou Alep. Cette dynamique socio-territoriale est importante pour comprendre la complexité de la révolte syrienne de 2011. Plus globalement, cet exemple doit nous interpeller sur les causes très profondes des migrations et des soulèvements populaires dans cette région du monde. Quels que soient les scénarios d’après-guerre en Syrie, il va falloir reconstruire de la stabilité et de la croissance, et pas uniquement dans ces mondes urbains masquant trop souvent les fragilités de régions intérieures rurales pauvres. Développer l’agriculture et les territoires ruraux, construire de la sécurité alimentaire et de la résilience face aux changements climatiques, voilà aussi des enjeux géopolitiques à intégrer dans nos grilles d’analyse contemporaines et prospectives au sujet de cet espace moyen-oriental et africain où les priorités de la coopération de l’Europe et de la France sont à redéfinir.

Sébastien Abis est administrateur principal du Secrétariat général du Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM). Il est l’auteur de  : Géopolitique du blé, un produit vital pour la sécurité mondiale, IRIS Éditions/Armand Colin, 2015.
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