ANALYSES

Négociations et élections en Syrie : quel avenir pour Bachar Al-Assad ?

Interview
15 avril 2016
Le point de vue de Didier Billion
Des élections législatives se sont tenues mercredi en Syrie. Pourquoi le gouvernement syrien a-t-il pris la décision d’organiser de telles élections ? Y a-t-il de véritables enjeux quant à leurs résultats d’ores et déjà dénoncés comme « illégitimes » par les pays occidentaux et par le Haut Comité des négociations qui représente une coalition d’opposants politiques au régime syrien ?
Ces élections n’apporteront évidemment aucune surprise. Elles ont eu lieu sur la zone la plus peuplée de la « Syrie utile » - soit peu près un tiers du territoire syrien -, contrôlée par les forces fidèles au régime de Bachar Al-Assad. Dans cette configuration, et alors que les résultats doivent être probablement annoncés aujourd’hui, il n’y a guère de suspense. En réalité, bien qu’il y ait plus de candidats que de postes à pourvoir, les futurs parlementaires seront des hommes, voire des femmes, inféodés au régime.
Le deuxième aspect qu’il ne faut pas sous-estimer est certainement l’obsession du pouvoir syrien et de ses soutiens russes et iraniens à préserver l’appareil d’Etat à tout prix. Certes, la machine étatique syrienne est considérablement affaiblie et ne peut exercer son pouvoir que sur une partie du territoire, mais elle ne s’est pas écroulée.
En ce sens, les critiques occidentales sur le pouvoir et les élections illégitimes sont un peu courtes. Bien sûr, à terme, se posera la question de ce régime et de Bachar Al-Assad. Il n’empêche qu’en dépit des horreurs commises par les différentes parties au conflit, dont incontestablement celles commises par le régime, le gouvernement syrien incarne aujourd’hui formellement une légitimité. On ne peut pas considérer que d’autres groupes ou organisations représentent une légitimité supérieure en Syrie.
Ces élections, prévues de longues dates, se tiennent dans le contexte de la reprise des pourparlers entre certaines composantes des parties au conflit. On sait très bien que ces discussions sont infiniment compliquées et qu’elles n’avancent pas véritablement. Les pourparlers du mois de mars n’avaient rien donné, sauf l’élaboration d’un document de synthèse faisant état des positions des uns et des autres. Ils ont repris il y a quelques jours mais nous ne pouvons probablement rien en attendre dans l’immédiat. Les divergences sont telles qu’il faudra plusieurs sessions pour qu’un compromis commence éventuellement à se dessiner. Donc, si des élections ont lieu précisément à ce moment, ce n’est pas seulement une provocation de la part du pouvoir syrien, et ce serait réducteur de l’exposer ainsi, c’est avant tout le moyen de réaffirmer la réalité d’un Etat qui vient négocier à Genève avec ce qu’il continue à considérer comme des terroristes ou des rebelles. Le paysage n’est donc pas noir ou blanc. Le régime est incontestablement dictatorial et meurtrier mais, dans le même temps, il n’est pas dépourvu de toute légitimité pour au moins une partie de la population syrienne qui a participé à ces élections. C’est une réalité que certaines puissances occidentales ne veulent pas voir.

Les négociations de paix ont récemment repris à Genève mais semblent patiner sur l’épineuse question de Bachar Al-Assad. Quels sont les avancées et les points de blocage ?
À ce stade, je préfère le terme de pourparlers à celui de négociations. Les choses peuvent évoluer mais, pour l’instant, les différentes parties qui se trouvent à Genève ne se rencontrent pas directement. Ce sont les émissaires de l’ONU qui font la jonction, vont d’une délégation à une autre et essaient de faire entendre les arguments des uns et des autres. Les représentations ne sont pas encore réunies autour de la même table et n’ont donc pas engagé un véritable processus de négociation.
J’ajouterai que ces pourparlers commencent et s’ordonnent autour de la résolution 2254 de l’ONU, en date de décembre dernier, votée à l’unanimité des membres du Conseil de sécurité. Ce document, sûrement insatisfaisant, est le point de départ des négociations. Cette résolution n’aborde pas la question du sort de Bachar Al-Assad or c’est pourtant la question qui concentre l’ensemble des enjeux, et son interprétation n’est pas identique selon les différentes parties à ces pourparlers. Il y a donc sur le théâtre suisse, une situation bloquée qu’il sera difficile de déverrouiller.
L’autre aspect est la situation sur le terrain. Les pourparlers reprennent dans le cadre d’un cessez-le-feu, décrété à la fin du mois de février notamment par les Russes, qui a tenu plusieurs semaines malgré les continuels combats sporadiques. Je précise que le cessez-le-feu ne s’applique pas aux combats contre les djihadistes. Mais, visiblement, y compris dans les zones tenues par les rebelles que je distingue des djihadistes par commodité de langage, les combats sont en train de reprendre notamment autour de la ville symbole d’Alep. Elle concentre des enjeux à plusieurs paramètres.
D’abord, il y a la présence d’Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda en Syrie, considérée à juste titre comme terroriste. Bien que les combats des rebelles et du régime contre ce front djihadiste composé d’une dizaine de milliers de combattants, n’aient pas cessé, la fin temporaire des bombardements lui ont permis de se recomposer.
Ensuite, dans la ville d’Alep, il y a des combats qui opposent actuellement les Kurdes, organisés par le Parti de l’union démocratique (PYD) et d’autres factions de rebelles et/ou de djihadistes. Alep est une ville qui rassemble l’ensemble des paramètres compliqués de la situation syrienne. C’est donc un élément essentiel pour comprendre ce qui peut se passer à Genève. Il est évident que si les combats connaissent une intensification dans les heures ou les jours à venir, il en sera terminé de ce round de pourparlers. Il y a une imbrication étroite entre les deux théâtres politiques. Pour le moment, les pourparlers n’avancent pas autant qu’espéré tandis qu’il y a un risque élevé de reprise des violences sur le terrain. Nous sommes dans une situation sur le fil du rasoir qui ne laisse pas présager qu’une esquisse de solution puisse se formaliser dans les jours et les semaines à venir.

Quid des avancées sur le terrain de la lutte contre Daech après le retrait russe et alors que l’armée syrienne s’apprête à lancer une vaste offensive à Alep ? Quelles sont les forces étrangères qui agissent toujours en Syrie et quels rôles ?
Aujourd’hui, si les bombardements ont cessé contre les groupes rebelles, des combats se poursuivent notamment contre les groupes djihadistes. La cessation des bombardements russes, qui ont été très intenses pendant plusieurs mois et qui ont sauvé le régime syrien particulièrement mal en point à l’automne dernier, permet à toutes les forces de se ménager. Les acteurs au conflit profitent de la trêve relative pour recomposer leurs forces et leur système d’organisation. Les troupes fidèles au régime, ainsi que leurs alliés du Hezbollah, voire certaines forces spéciales venues d’Iran, ont saisi l’opportunité pour avancer. Par ailleurs, des groupes de rebelles soutenus directement par l’Arabie Saoudite et la Turquie se déploient dans le Nord de la Syrie et lancent une offensive contre les djihadistes. Quant à Al-Nosra, matériellement épaulé par le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie, il tente de conforter ses positions notamment autour d’Idleb. Cela confirme que la « guerre par procuration », où chaque puissance régionale ou extérieure à la région sponsorise des forces armées, n’est pas terminée, bien au contraire.
Le recul graduel des troupes liées à l’Etat islamique est particulièrement important. On l’a vu avec la reprise symbolique de Palmyre, un nœud stratégique important qui permettrait aux troupes syriennes de s’engouffrer vers la partie orientale de la Syrie. L’Etat islamique en Syrie n’est pas au mieux de ses capacités militaires. Les coups subis par Daech suite aux bombardements aériens ont contribué à l’affaiblir. Cette situation est en même temps préoccupante puisqu’une organisation comme l’Etat islamique, si elle se sent en danger, peut multiplier les actions suicides en Syrie ou en Irak, mais aussi à travers le monde. Une bête blessée à l’image de Daech peut rebondir de façon sanguinaire.
Certes, les bombardements massifs de la Russie ont donné des résultats et ont permis aux troupes de Bachar Al-Assad et à ses alliés libanais et iraniens de reprendre une partie du terrain et de se reconstituer. Cependant, malgré les rodomontades du président syrien qui veut reconquérir la totalité du territoire, la situation reste très éloignée d’une Syrie unie. Même si les Russes et les Iraniens continuent à soutenir massivement le régime, il n’est pas en passe de reconquérir la totalité du terrain.
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