ANALYSES

Les identitaires sont-ils vraiment républicains ?

Presse
11 avril 2016
Interview de Béligh Nabli - BiblioObs
Dans la «République identitaire» (préfacé par Michel Wieviorka), Beligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS et enseignant à Sciences-po en droit public, analyse ce qui lui semble une dérive dangereuse.

Les gens qui défendent la République pensent qu’elle est faite pour émanciper. Vous écrivez: «La société française est plus multiculturelle que jamais mais demeure enserrée dans un ordre républicain qui se veut unitaire.» Pour vous, elle est donc un corset ?
Vivre ensemble suppose des règles, des valeurs et des normes communes: c’est la raison d’être de la Loi de la République, «expression de la volonté générale», celle du «peuple un et souverain». Si l’allégeance à une quelconque communauté infra ou transnationale est impensable, le problème réside dans le fait que les responsables politiques agitent l’épouvantail communautariste tout en nouant des relations étroites avec des représentants de communautés présumées. Pire, certains s’adonnent à des formes de pratiques clientélistes/communautaristes, tout en tenant un discours national-républicain. Le rapport du FN aux harkis est un exemple caractéristique, mais loin d’être isolé.
Je crois aussi dans l’idéal républicain comme projet d’émancipation des individus (porté en particulier par l’école), mais cette promesse républicaine n’est pas tenue pour un trop grand nombre de nos concitoyens... Du reste, la mobilisation qui anime actuellement la Place de la République ouvre la voie à un possible et authentique «Printemps républicain», progressiste et social, rien à voir avec l’appel éponyme d’essence laïco-identitaire lancé par «Marianne», «Causeur» et consorts. Ces derniers sont tenants d’un identitarisme plus réactionnaire que progressiste, dévoyant le principe de laïcité de la loi de 1905 puisque leur objectif consiste à étendre la neutralisation religieuse à l’espace public.
Cette rigidité contraste avec l’assouplissement et l’ouverture de notre propre ordre juridique qui consacre à la fois l’unité de la République et des différenciations assimilables à de réelles discriminations positives (justifiées par des situations particulières ou la satisfaction de l’intérêt général), mais reconnaît aussi l’existence d’un droit local d’Alsace-Moselle (dérogatoire en matière de laïcité), d’une citoyenneté européenne, de «langues régionales», de «populations d’outre-mer», de «Lois du pays» de Polynésie, et même d’une «citoyenneté de Nouvelle-Calédonie»…

Qu’êtes-vous en train de nous dire ? Qu’il faut continuer sur ce chemin et reconnaître une citoyenneté à géométrie variable au sein du peuple français ?
Certainement pas. L’enjeu réside au contraire dans l’adoption d’une position pragmatique qui consiste à ne pas nier le pluralisme identitaire de notre société tout en réussissant à définir une «identité Une», c’est-à-dire commune, inclusive et supérieure.
Aujourd’hui, la définition de cette identité Une (et non unique) par le discours politico-médiatique dominant se résume le plus souvent à l’identité majoritaire sans réussir à inclure les identités minoritaires. Est-ce qu’être français, ça doit forcément être lié au fait d’avoir des origines blanches, rurales, et catholiques? Pourquoi tout rapporter à la question des origines et des racines, alors que la tradition républicaine française fait reposer la citoyenneté sur la volonté ? La République est un volontarisme, non un essentialisme ou un culturalisme.

Dans votre livre, vous restez très général. Vous êtes virulent à l’égard de cette «république identitaire», que vous dénoncez, mais vous ne dites jamais explicitement qui la promeut. Pourquoi cette prudence ?
Ma posture n’est pas celle de la mise en accusation, mais j’identifie bel et bien deux types d’acteurs particuliers de cette République identitaire.
La République identitaire se caractérise par la montée d’un anti-intellectualisme – synonyme notamment d’un rejet des sciences sociales – alors que le système médiatique a consacré des figures journalistiques et «intellectuelles» identitaristes engagées dans une bataille culturelle décomplexée, de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus (et son «Grand Remplacement») au politologue de gauche Laurent Bouvet (et son «insécurité culturelle»), en passant par l’académicien symbolique de ce mouvement: Alain Finkielkraut.
Cette vision de la France et du monde (qui joue d’ailleurs le jeu des «terroristes-ennemis de la République») a largement investi le champ politique. La polarisation de l’ordre politique et social autour des questions identitaires en général et de la question de l’identité nationale en particulier traverse l’ensemble de l’échiquier politique et participe au brouillage idéologique actuel qui remet en cause les clivages traditionnels entre extrême droite, droite et gauche. Ainsi, des membres du gouvernement actuel (MM. Valls et Cazeneuve) n’ont pas hésité à souligner «les racines chrétiennes de la France», s’alignant ainsi sur un discours identitaire dont l’origine remonte à l’extrême-droite.

Vous écrivez «l’identité expliquerait tout, y compris le vote ou le passage à l’acte terroriste». Cela signifie que selon vous, à l’inverse, on ne peut faire aucun lien entre l’identité et le comportement dans les urnes ou le terrorisme ?
Qu’un lien présumé ou réel existe, c’est une chose ; qu’on l’érige en critère décisif est plus gênant, voire dangereux. Vouloir expliquer des phénomènes sociaux, politiques ou criminels à travers le prisme des «origines» témoigne d’une dérive culturaliste, voire essentialiste. Cette paresse intellectuelle se vérifie dans la tentative d’explication du «basculement djihadiste» de jeunes Français, qui ignore par trop le terreau social, le sentiment de vide (spirituel et politique), voire la volonté de rédemption qui les précipite dans cette forme de nihilisme radical et criminel. Il suffit ici de rappeler que les attentats de Paris et de Bruxelles ont été commis, non pas par des théologiens ou mêmes d’anciens fervents pratiquants, mais surtout par d’ex-délinquants qui ont grandi dans des familles déstructurées et des territoires défavorisés. L’exclusion favorise la radicalisation…
A propos d’Islam, vous dénoncez la «présomption d’anti-républicanisme qui pèse sur les musulmans». Tout le monde sera d’accord là-dessus : il ne faut pas laisser le soupçon s’instiller contre tout un groupe, il faut lutter contre les amalgames, etc. Mais, du même coup, vous ne parlez pas du fait inverse, tout aussi vrai : il existe également des Français aujourd’hui, qui luttent contre la République au nom de l’Islam…
Permettez-moi d’abord de noter que l’unanimisme autour de la «République» a quelque chose de factice: non seulement cette idée demeure largement indéterminée, mais il est permis de s’interroger sur l’éthique de conviction de certains républicains autoproclamés. Sans revenir sur la stratégie de la «banalisation-républicanisation» du FN ou la mue de l’UMP en «Les Républicains», le déficit d’exemplarité de nos représentants sape la crédibilité du discours républicain. Et l’affaire Cahuzac laisse penser que la gauche est loin du dévouement à la chose publique et du respect de la «vertu civique» inhérente à la morale républicaine…
Quant à votre question, il est indéniable que, chez les djihadistes, il y a une volonté de cibler en particulier la République française, perçue à la fois comme porteuse d’une laïcité oppressante (par exemple à travers les lois d’interdiction du voile à l’école et du niqab dans l’espace public) et comme une puissance interventionniste dans le monde musulman. Ce discours vengeur et victimaire tente de mobiliser les musulmans à travers une vision instrumentale de l’Islam érigée en idéologie totalitaire au service d’une «volonté de puissance» incarnée par le projet de Califat. Il n’empêche, de fait, les musulmans sont les premières victimes, au sens symbolique et réel du terme, de cette entreprise politico-criminelle.

Vous évoquez la dérive djihadiste comme un phénomène qui «demeure marginal». Certes, mais il ne semble pas du tout en déclin. Que faut-il faire pour lutter contre cette dérive ?
L’objet de cet essai est l’emprise de la question identitaire – y compris à travers le débat sur la laïcité – sur l’ordre politique et social, c’est pourquoi le phénomène djihadiste n’est qu’une illustration de cette polarisation.
Le djihadisme est un radicalisme, dont les racines puisent notamment dans nos propres failles, dans la crise systémique que subit la République elle-même. Déconstruire les fantasmes et l’attractivité du discours djihadiste suppose aussi de nous reconstruire. Notre société est traversée par un vide idéologique et spirituel prolongé par le creusement des inégalités sociales et territoriales. Elles forment autant de terreaux fertiles à la radicalisation djihadiste de notre jeunesse.

Dans votre conclusion vous expliquez la difficulté aujourd’hui, à trouver un «nous» qui rassemble. Ce serait quoi un «nous les Français», idéal ?
Il y a un «fait multiculturel» – à ne pas confondre avec la «doctrine multiculturaliste» – qu’on ne saurait nier. Sa reconnaissance doit s’accompagner de l’affirmation de valeurs supérieures car communes. L’adhésion à ce socle commun suppose de restaurer la cohésion sociale et (donc) de replacer la question de l’égalité au cœur de notre projet de société. La lutte contre les inégalités sociales et les discriminations ne s’affiche plus sur l’agenda politique officiel.
Peut-on offrir l’austérité budgétaire et la flexi-sécurité comme seul horizon à une jeunesse plongée dans le marché global ? Il faut également dépasser la logique mémorielle et commémorative pour inscrire la République dans une logique dynamique de revitalisation de sa matrice progressiste, celle-là même qui est inscrite dans notre devise: liberté, égalité, fraternité.
Or ce triptyque est actuellement fragilisé: notre société vit avec le spectre d’une dérive liberticide; l’action publique en faveur de la lutte contre les inégalités et les discriminations est soit neutralisée, soit inefficace – alors que ces inégalités ne cessent de croître; enfin, la fraternité demeure l’impensé de notre devise, alors même que la solidarité pourrait être un rempart contre l’individualisme consumériste, et devenir le ciment de ce Nous.

Propos recueillis par François Reynaert
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