ANALYSES

Y a-t-il encore un espoir pour les accords de Minsk II ?

Interview
30 mars 2016
Le point de vue de Philippe Migault
La réalisation des accords de Minsk II a été repoussée à fin 2016. Les objectifs négociés par la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie sont-ils réalisables à cette échéance ?
Il y a peu de chances que les accords de Minsk-2 aboutissent à un règlement politique de la crise ukrainienne d’ici la fin de l’année 2016 car le pouvoir politique à Kiev est dans une situation de quasi vacance. Le Président Porochenko est confronté à un exercice de cohabitation avec son Premier ministre, Arseni Iatseniouk, lequel est très peu enclin à faire des compromis avec la Russie. Par ailleurs, derrière Iatseniouk on trouve une frange de factions ultra-nationalistes, radicalisées, prêtes à user de la violence pour faire échouer l’application des accords de Minsk-2. Ces accords prévoient en effet une révision constitutionnelle qui engage une fédéralisation du pays, perspective honnie par les ultra-nationalistes, en donnant un statut d’autonomie large aux territoires du Donbass. Une bonne partie des partis politiques ukrainiens y sont aussi farouchement opposés.
Par ailleurs, les accords de Minsk-2 prévoient le rétablissement de l’Ukraine dans ses frontières alors même que la question de la Crimée reste posée et que sa réintégration au sein de la Russie est non-négociable. Cette pomme de discorde demeure et a le potentiel de faire capoter les accords si cela est dans l’intérêt de certaines parties au conflit.

Quelle est la situation politique et économique aujourd’hui en Ukraine ? Le gouvernement a-t-il une responsabilité dans l’échec des négociations ? Un effondrement de l’Ukraine est-il à prévoir ?
La situation politique et économique en Ukraine est désastreuse. Le recul du Produit intérieur brut (PIB) en 2015 a atteint 9,9 %, après une baisse de 6,6 % en 2014. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des pays les plus corrompu du monde, à tel point que le Fond monétaire international (FMI) et l’Union européenne, face au détournement des prêts internationaux, rechignent de plus en plus à lui accorder un soutien financier. L’Ukraine a actuellement le taux d’inflation le plus élevé du monde, 49 % pour le dernier exercice annuel. Indépendamment de l’inflation et du recul du PIB, on observe un repli de près d’un tiers des exportations, notamment dû à la rupture avec la Russie, jusqu’alors le principale débouché des marchandises ukrainiennes. On peut donc s’attendre à un effondrement économique de l’Ukraine dans les mois qui viennent. Si le FMI n’avait pas aménagé ses règlements, l’Ukraine serait d’ores et déjà en cessation de paiement et, dans les faits, elle est en situation de cessation de paiement partiel.
La responsabilité du gouvernement ukrainien dans l’échec des négociations du format Normandie est certaine. La partie ukrainienne est responsable dans une bonne mesure des violations de cessez-le-feu dans le Donbass car elle est incapable de contrôler ses propres troupes, même si il y a aussi d’évidentes responsabilités du côté séparatiste. Le gouvernement a aussi une responsabilité dans la mesure où il n’est pas uni et où il ne veut pas que les accords de Minsk-2, signés dans un moment de panique sur fond de désastre militaire, soient appliqués.
On pourrait s’attendre, compte tenu de l’effondrement économique qui semble inéluctable, à une relance de la contestation dans la région allant du sud-ouest au nord-est de l’Ukraine, d’Odessa à Kharkov. Cette zone traditionnellement pro-russe, qui échange beaucoup avec la Russie, tend à s’opposer de plus en plus frontalement au gouvernement. Tant qu’il n’y aura pas de rétablissement des relations avec la Russie, le marasme économique durera et impactera particulièrement cette région.

Face à la reprise des discussions entre les Russes et les Américains, la France, et plus globalement l’Europe, sont-ils définitivement hors-jeu ?
L’Europe a toujours été hors-jeu dans la mesure où elle n’existe pas d’un point de vue diplomatique et militaire. L’Union européenne n’a jamais été impliquée dans les négociations, menées avant tout par la France et l’Allemagne. Ces deux protagonistes sont de plus en plus écartés par les Russes, qui considèrent que la solution de la crise ukrainienne se trouve à Washington, et non à Paris, Berlin ou Bruxelles. Les Russes ont donc décidé de prendre directement contact avec le « leader du monde occidental », les Etats-Unis.
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