ANALYSES

Brésil, Mani pulite contre souveraineté nationale ?

Tribune
29 mars 2016
Une bataille judiciaire bouscule les certitudes institutionnelles et politiques brésiliennes depuis plusieurs mois. Elle porte le nom insolite de « machine à laver » (lava jato). En effet les premiers suspects blanchissaient de l’argent qu’ils sont supposés avoir détourné dans un réseau de machines à laver les voitures. Le récit diffusé par la grande presse brésilienne - une justice voguant de conserve, des cercles militaires nostalgiques de la dictature et une opposition à l’affût - est celle d’un Brésil « caverne d’Ali baba », mise à sac par le Parti des Travailleurs et ses chefs, Dilma Rousseff, la présidente et Lula da Silva son prédécesseur.

Les procédures engagées affectent la présidence et sa majorité, cibles principales des actions judiciaires. Mais elles ont aussi un effet de souffle dont on parle beaucoup moins. Un souffle qui déstabilise l’ambition d’émerger que c’était donné le Brésil dans les années 2005-2011.

Le Brésil affichait en effet depuis 2003, avec Lula da Silva, une ambition de puissance régionale et mondiale. Dans le respect de l’économie de marché, les entreprises à capital national, public comme privé, avait été priorisées. Les politiques de privatisation des grandes entreprises qui avaient la faveur du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) et du président Fernando Henrique Cardoso avaient été suspendues. Tout comme l’ouverture tous azimuts du pays au capital extérieur. La zone de libre-échange américaine défendue par les Etats-Unis avait été enterrée en 2005, sous la pression du Brésil.

Une diplomatie active, visant à articuler les grands pays du sud, avait été privilégiée afin de construire un monde plus équilibré, multilatéral peut-être, multipolaire par défaut. Le Brésil avait cultivé une amitié particulière avec l’Argentine des Kirchner, le Venezuela et ses alliés de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Conjointement, ils s’étaient constitués au sein de l’UNASUR, puis de la CELAC [1] en convaincant le Mexique. Tandis que l’UNASUR tissait des liens avec les pays arabes et les Africains, le Brésil intégrait des blocs intercontinentaux nouveaux, les groupes IBAS et BRIC [2].

Le carburant économique qui soutenait ce moteur innovant s’est enrayé en 2011-2012. La baisse de régime asiatique et plus particulièrement chinoise a tari la machine à devises du Brésil, comme celle de ses voisins. Leurs produits agricoles, énergétiques et miniers se vendant moins, ils se sont trouvés en panne budgétaire et en crise de modèle économique. Tous ont été rapidement confrontés à de difficiles arbitrages politiques et sociaux.

Les priorités intérieures ont commandé les agendas. L’alternance politique vers la droite libérale en Argentine et la victoire de l’opposition aux législatives vénézuéliennes ont privé le Brésil d’alliés régionaux. La crise du monde arabe a coupé court à la dynamique des coopérations entre l’Amérique du sud et la Ligue arabe. Les horizons extérieurs se sont obscurcis alors qu’au même moment, le Brésil était lui aussi contraint de réduire la voilure budgétaire.

Replié sur le noyau dur social, maintenu à grand peine, l’Etat a révisé le périmètre de ses ambitions militaires. Le choix d’un nouvel avion de chasse s’est porté sur le mieux disant financier. Les programmes d’équipement ont été étalés dans le temps.
Un petit juge de l’Etat de Parana, s’inspirant des initiatives de ses collègues italiens qui en attaquant la corruption ont fait exploser le système politique (sujet de sa thèse de fin d’études) a saisi l’opportunité d’un dossier pour lancer une torpille judiciaire du même calibre. La procédure ciblée sur le pouvoir en place a visé les plus hautes autorités de l’Etat, mais aussi les fleurons industriels et économiques du pays : Electronuclear, entreprise d’Etat responsable du nucléaire brésilien, Odebrecht, entreprise de travaux publics et d’armements, Petrobras entreprise à capital mixte, leader énergétique en Amérique latine.

La fronde judiciaire a réduit les capacités d’action de la présidente et de son gouvernement, contraints d’adopter une posture défensive interdisant tout regard un tant soit peu extérieur au pays. L’opposition a saisi cette opportunité pour accentuer l’érosion exécutive en engageant une procédure constitutionnellement et moralement contestable de destitution. Les entreprises ayant accompagné dans les années 2003-2011 le projet capitaliste national ont été touchées par l’affaire. Les comptes de Petrobras, déjà amoindris par la chute des prix du pétrole, sont entrés dans le rouge. Gestionnaire d’immenses réserves sous-marines convoitées, Petrobras n’est plus en condition d’en assurer la valorisation. Le président d’Electronuclear a été incarcéré. Le PDG d’Odebrecht a été condamné à 19 années d’emprisonnement. Sa filiale défense, Odebrecht Defesa e Tecnologia, est toujours, responsable de la construction des sous-marins de type Scorpène de technologie française, et d’un sous-marin à propulsion nucléaire en coopération avec le français DCNS. Le vice-amiral concepteur du projet, puis responsable d’Electronuclear, Othon Luiz Pinheiro da Silva, a été incarcéré. Le calendrier des travaux n’est bien sûr plus respecté. Le premier sous-marin devait sortir du chantier naval d’Itaguai en 2016. La livraison devrait au mieux être effective en 2018, année d’élections présidentielles.

De nombreuses interrogations peuvent être faites à propos des méthodes utilisées par une justice à tout le moins sélective, s’appuyant sur de grands groupes médiatiques, pour faire tomber la Maison Dilma Rousseff-Lula da Silva. On peut notamment évoquer les écoutes à la légalité douteuse de la présidente de la République, l’interrogatoire sous la contrainte à 6h du matin dans les dépendances policières d’un aéroport de l’ex-président Lula qui n’avait reçu aucune convocation préalable, la mise en œuvre d’une procédure de destitution de Dilma Rousseff par un président du Congrès, Eduardo Cunha, protégé par son immunité parlementaire de toute poursuite sur l’existence de comptes cachés en Suisse, ou encore l’absence de suivi judiciaire concernant les suspicions signalées par des inculpés concernant des responsables de partis d’opposition.

Mais il pourrait y en avoir bien d’autres portant sur la déstabilisation d’une diplomatie et de programmes militaires qui articulaient la politique extérieure indépendante suivie par le Brésil depuis 2003.

[1]UNASUR : Union des Nations d’Amérique du Sud. CELAC : Communauté des Etats d’Amérique latine et de la Caraïbe.
[2] IBAS : Inde-Brésil-Afrique du Sud. BRIC : Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud.
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