ANALYSES

« Mobilisations contre la corruption »

Presse
23 mars 2016
La contestation d’une ampleur phénoménale, non seulement de Dilma Roussef, mais aussi de l’icône qu’est Lula au Brésil, montre l’importance prise par le mouvement de lutte contre la corruption. Il n’est plus seulement un phénomène sociétal spécifique à chaque pays mais est devenu un phénomène stratégique qui s’étend à l’échelle planétaire. Partout dans le monde des mouvements, généralement issus de la société civile, se mobilisent contre la corruption, principalement celle des dirigeants politiques. Cette dynamique touche tous les continents, sans distinction entre les régimes politiques, ni entre les responsables politiques élus et ceux qui ont accédé au pouvoir par d’autres moyens. Ce phénomène d’ampleur mondiale est le fruit de la mondialisation : la globalisation, avec l’augmentation phénoménale de la richesse mondiale, crée en effet plus de tentations. Dans ce contexte, l’accès au pouvoir peut être la source d’un enrichissement plus important qu’auparavant. Mais, si la corruption a permis à certains dirigeants de s’enrichir davantage que leurs prédécesseurs, il n’y a pas pour autant plus de dirigeants corrompus qu’autrefois.

La corruption n’est plus une fatalité indépassable

Ce n’est donc pas qu’il y a plus de corruption qu’auparavant, mais que les populations s’en rendent désormais compte plus facilement et le supportent moins. Le phénomène n’est pas plus fort, mais son acceptation sociale a fortement diminué. En effet, pendant très longtemps, les peuples se sont accommodé de la corruption, soit parce qu’ils n’avaient pas suffisamment de moyens d’information pour en connaître l’existence ou les rouages, soit parce qu’ils se sentaient impuissants à lutter contre un phénomène dont ils soupçonnaient l’existence mais la percevaient comme une fatalité indépassable. Cette époque est désormais révolue.

Les moyens d’information permettent désormais de savoir plus facilement ce qui était auparavant caché et inaccessible. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) permet aux citoyens d’être mieux éclairés et de se mobiliser plus aisément. La lutte contre la corruption est en fait le corollaire de la demande de démocratisation qui existe à l’échelle mondiale.

Une protestation dans tous les régimes

Il y a désormais dans tous les régimes, quelles que soient leurs formes, une opinion publique et une société civile qui, très souvent, protestent contre la corruption, même dans les pays où le peuple ne désigne pas directement ses dirigeants. Si Xi Jinping a ainsi fait de la lutte contre la corruption une priorité, c’est bien qu’il a conscience que cela en est une pour ses compatriotes. Il n’a pas à craindre pour sa réélection mais il sait qu’il a besoin, pour diriger le pays, d’un certain degré d’assentiment des Chinois, dont Mao Zedong pouvait se passer à son époque.

Les pays émergents – dont les systèmes politiques diffèrent très fortement – sont souvent les plus sensibles à ces mouvements du fait de phénomènes communs : croissance économique depuis plusieurs années qui ralentit ; émergence d’une classe moyenne qui a les moyens de savoir et de se faire entendre. En ce sens, l’Inde, le Brésil, la Chine, le Mexique et la Malaisie ont bien des points communs, au-delà de leurs différences politiques. Ces sociétés civiles se développent selon trois critères : le degré de développement économique, le degré d’alphabétisation et l’histoire particulière de chaque pays qui fait réagir les populations de façon spécifique.

Les mouvements de lutte contre la corruption vont-ils l’emporter ?

On peut nourrir un certain optimisme mais il ne doit pas être excessif. Les mouvements ne réussissent en effet pas toujours à renverser les gouvernements corrompus. En Inde, au Nigeria, les accusations – fondées – de corruption ont ainsi beaucoup joué en faveur de l’alternance. Ce fut également le cas au Guatemala et au Panama, avec néanmoins beaucoup d’incertitudes sur le fait que les nouveaux pouvoirs prennent une direction opposée aux régimes antérieurs. En Ukraine, le mouvement Maïdan, dont la revendication « pro Europe » était aussi celle d’une gestion non corrompue du pouvoir, les espoirs ont été déçus et le mouvement spolié.

Toujours est-il que les dirigeants doivent aujourd’hui être plus attentifs. Si les sociétés civiles ne parviennent pas toujours à mettre fin aux pouvoirs corrompus, ceux-ci sont désormais sous surveillance. La partie n’est pas gagnée, mais elle est bien engagée. Le prochain horizon sera sans doute la lutte contre l’évasion fiscale.

Le numéro 101 de la Revue de l’IRIS, paru aux Éditions Armand Colin est consacré à la corruption.
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