ANALYSES

Zaman censuré, silence de l’UE : « Erdogan profite de manière cynique des enjeux »

Presse
7 mars 2016
Interview de Didier Billion - Zaman France
Zaman a été confisqué par le pouvoir et a subi une purge éditoriale conséquente. La répression contre la presse turque a franchi un nouveau pas...
Il y a deux aspects. Sur le cas de Zaman, il y a une vive inquiétude et de la préoccupation. On sait depuis des mois que la presse en général et celle liée à Gülen en particulier est dans la ligne de mire du pouvoir turc.
La liberté de la presse est fortement entamée dans le cadre de mesures liberticides qui ne touchent pas que la presse. L'Etat de droit n'existe plus véritablement en Turquie, les procès politiques se multiplient, la presse est muselée, ce qui inspire un sentiment de révolte.
On a vu la réaction d'Erdogan après la décision de la Cour constitutionnelle (allusion à la critique formulée par Erdogan après la libération des journalistes Gül et Dundar, ndlr).
Le facteur aggravant est que Zaman est le premier quotidien de Turquie et que le pouvoir n'hésite pas à s'attaquer à sa liberté de ton. Ce n'est pas encore le fascisme mais on assiste à la consolidation d'un régime autoritaire...
Les pratiques systématiques sont de tenter de criminaliser les groupes proches de Gülen en les taxant de terroristes selon une vision du monde complotiste.

Peut-on parler d'une liquidation systématique de la presse indépendante turque ?
Clairement oui, nous assistons à la liquidation de la presse indépendante en Turquie. Toute voix critique comme Cumhürriyet ou Zaman est attaquée. Il y a encore de la résistance mais les journaux sont mis dos au mur.
La volonté du gouvernement est de neutraliser toute velléité de presse indépendante. L'autisme prend des proportions graves. Il en va de la démocratie. Le degré de la liberté de la presse est dans chaque pays un thermomètre de la démocratie.

Quelle est la responsabilité de l'Union européenne dans la répression de la presse turque par Erdogan au moment où se tenait aujourd'hui un sommet euro-turc sur la question des réfugiés à Bruxelles ?
L'UE a ses responsabilités par ses atermoiements dans le processus de négociations qu'elle a gelé dans le passé ce qui a contribué à un glissement vers l'autoritarisme en Turquie. Si l'UE avait eu l'intelligence de maintenir le débat de manière continue, nous n'en serions peut-être pas là.
En gelant de facto le processus, on a perdu toute marge de manoeuvre. Contradiction ou débandade, chacun fait ce qu'il veut. Erdogan comprend les contradictions de ses partenaires, il profite de manière cynique des enjeux.
Pour Ankara, ce qui compte est l'exigence de la réouverture des négociations des visas. Chacun instrumentalise donc la misère du monde dans le sens de son intérêt. C'est immoral mais c'est la froide réalité de la politique internationale.
L'UE est prête à fermer les yeux sur la liberté de la presse car il y a un trop grand enjeu sur les réfugiés.

Quelle méthode adopter alors ? Relance des négociations ou refroidissement des relations ?
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il faille couper les relations euro-turques ou que l'on peut imposer quoi que ce soit à la Turquie. Il faut multiplier les condamnations européennes. Erdogan a actuellement le maximum de cartes dans son jeu.
Cette attitude des Européens notamment celle de Federica Mogherini (Haut représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères, ndlr), n'est pas acceptable. Le dossier des négociations avec la Turquie est complexe et n'est pas réductible à la question de la liberté de la presse.
Il faut raisonner dans la durée. Demain, après-demain, la pression doit se maintenir sur le gouvernement pour que tout le soutien possible soit apporté aux démocrates.

 

Propos recueillis par Fouad Bahri
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