ANALYSES

Bénin : les enjeux de l’élection présidentielle

Interview
9 mars 2016
Le point de vue de Philippe Hugon
Dans quel contexte s’est déroulé le premier tour de l’élection présidentielle au Bénin et quels sont les enjeux ? Les premières tendances indiquent une participation de 64% et un second tour qui opposerait Lionel Zinsou à Patrice Talon. Comment analysez-vous ces résultats ?
L’élection présidentielle s’est déroulée dans de bonnes conditions malgré quelques défaillances au niveau des cartes électorales. Il faut noter que nous ne sommes pas dans la configuration d’un président à vie qui s’emploie à des modifications constitutionnelles du fait que Thomas Boni Yagi s’est retiré à l’issue de ses deux mandats. Cette élection comportait 33 candidats pour 200 partis politiques, ce qui est considérable. Cela illustre une forme d’ouverture mais indique en même temps qu’il n’y a pas tellement d’enjeux au niveau programmatique puisque les partis sont davantage liés aux personnalités de ceux qui les dirigent. La campagne a mobilisé des fonds importants et a parmi les leaders et ceux qui se trouvent au second tour plutôt mobilisé des technocrates et des économistes. Deux grandes personnalités se sont dégagées : Patrice Talon, homme d’affaire qui a obtenu un peu moins de 25% des voix, et Lionel Zinsou, financier franco-béninois qui a fait sa carrière en France et qui a des attaches au Bénin dans la mesure où son oncle a été chef de l’Etat. Le jeu a été ouvert et il s’agit d’un exemple de bonnes élections sans dérives, même s’il peut y avoir à la marge quelques failles techniques.
Les enjeux de cette élection résident dans le choix entre la continuité de Boni Yagi incarnée par Lionel Zinsou, et la volonté d’une rupture, plutôt représentée par la candidature de Patrice Talon. Par ailleurs, il existe un enjeu relatif au mode d’intégration du Bénin, avec la question de savoir si le pays doit davantage se situer dans l’espace de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) composée des pays de la zone francophone qui entretiennent des liens privilégiés avec la France, ou au contraire s’il doit davantage s’intégrer au sein de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), c’est-à-dire avec l’économie dominante de la région qu’est le Nigéria.
L’issue du second tour, qui aura lieu le 20 mars, dépend de ce que seront les reports de voix des 200 partis et des 31 candidats. Le jeu est ouvert.

Quel bilan socio-économique et politique dressez-vous des deux mandats de Thomas Boni Yagi ?
Le bilan de Boni Yagi est un bilan en demi-teinte. Il est correct, sans qu’il y ait eu des avancées notables. Il a su assurer la sécurité des biens et des personnes et le pays a opéré un réel processus démocratique. Néanmoins, le Bénin est largement dépendant du Nigéria. Il s’agit d’une toute petite économie - ce que l’on appelle un « pays entrepôt » - qui vit beaucoup de la contrebande et des relations plus ou moins officielles avec son voisin.
Le Bénin, qui fait preuve d’un processus de maturité politique et qui dispose d’une élite de qualité, a cependant des cartes à jouer. Durant l’époque coloniale, le pays a longtemps été surnommé le « quartier latin de l’Afrique » en raison de sa grande tradition culturelle et intellectuelle. Le Bénin est un pays qui a des opportunités.

Quels sont les principaux défis à relever pour le pays ?
Les défis du Bénin sont, à l’image de tous les pays africains, considérables. Il y a notamment un défi sécuritaire à travers la problématique de la menace djihadiste, même si le pays est un pays côtier moins touché que ses voisins comme le Nigéria. Le Bénin s’est d’ailleurs mobilisé dans des coalitions régionales contre les mouvements djihadistes.
Par ailleurs, il y a comme dans tous les pays africains un problème d’emploi des jeunes. En effet, on observe une absence de perspectives liée à un déficit de création d’emplois. Ainsi, le défi consiste pour le pays à créer un tissu de petites et moyennes entreprises génératrices d’emplois pour les jeunes. Il y a eu des réponses à ce sujet, notamment à travers l’exemple des Zémidjans, taxis-motos qui sont les moyens de transports urbains les plus utilisés au Bénin, où des milliers de jeunes ont des activités de chauffeurs de taxis.
Enfin, le Bénin pourrait être un lieu d’interface entre le système financier international et les systèmes africains, en jouant notamment sur sa double appartenance monétaire officielle au franc CFA et au naira. Ainsi, ce pays présente de nombreuses opportunités mais les défis sont considérables.
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