ANALYSES

Accord anti-Brexit : quelles perspectives ?

Interview
25 février 2016
Le point de vue de Olivier de France
Que doit-on retenir de l’accord obtenu le 19 février et des conditions de négociation entre le Royaume-Uni et les membres de l’UE ? Qui en sort gagnant ?
Personne. Il s’agissait de trouver une partition qui puisse parler aux différents publics auxquels elle était destinée : aux lignes rouges des différents pays européens, aux préoccupations des opinions publiques européennes, aux intérêts des différentes institutions européennes, aux exigences de David Cameron, et aux vaticinations des conservateurs britanniques. La quadrature du cercle permettait à tout le monde de pouvoir se faire fort d’avoir gagné. Cameron devait montrer qu’il avait arraché des concessions à ses partenaires européens, et ces derniers qu’ils avaient tenu bon sur les principes. En somme, que le carré à Londres équivaut à un cercle à Berlin, à Prague et à Paris. Les dirigeants européens ont joué le jeu de David Cameron de ce point de vue, pour lui donner le moyen de défendre l’accord de retour à Londres. Cela explique la théâtralisation prononcée avec laquelle s’est passée le Conseil : des négociations nocturnes, conclusions sorties un vendredi soir à 22h30, etc.
Mais il n’y a guère de différence entre les moutures des propositions précédant l’accord et ce qui est sorti, et au final tout le monde en sort perdant. L’Union européenne a, quoiqu’elle en dise, dû compromettre certains de ses principes de fonctionnement. David Cameron a perdu le soutien de six de ses ministres et de Boris Johnson, le populaire maire de Londres, dès l’entame de la campagne pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union. Mais c’est après tout le Premier ministre lui-même qui, au cœur de ce mélodrame destiné à différents publics, a provoqué son propre destin tragique dans la plus pure tradition shakespearienne.

Comment va désormais se dérouler la campagne pour la préparation du référendum ? Le maire de Londres ? Quel est le poids du camp politique en faveur du Brexit ?
Nul n’était besoin d’attendre les négociations de la semaine dernière pour pouvoir prévoir la campagne de préparation du référendum. Les positions des uns et des autres, comme l’on pouvait s’y attendre, sont identiques avant et après l’accord. Les positions des uns et des autres sont déjà connues et ne changent guère, car elles sont moins de l’ordre de l’évaluation factuelle que de l’affect, voire de l’irrationnel. On sait comment vont réagir les tabloïds britanniques et l’aile droite du parti conservateur. Il est certes vrai que l’on sait un peu moins comment va se passer la campagne pour le maintien, cela est moins clair notamment du point de vue du parti travailliste.
L’essentiel est donc moins le texte que le fait que David Cameron puisse le défendre, avec sa verve habituelle et sa capacité à naviguer les tranchées médiatiques nationales. On peut parier qu’il va lui aussi tenter de jouer sur des ressorts irrationnels, de la même manière que le font les eurosceptiques. Concernant les travaillistes, ils sont divisés en interne et je ne sais pas si la manière dont ils vont mener la campagne va véritablement être favorable à David Cameron.
La position de Boris Johnson est, elle, un véritable coup dur pour David Cameron. Dans une logique de calcul politique, on peut la comprendre : c’est l’occasion pour le maire de Londres de se rêver un destin national. S’il souhaitait vraiment protéger les intérêts de la City, il se serait prononcé contre le Brexit, comme la majorité de la City. Il ne souhaite pas laisser David Cameron mener à terme son projet consistant à laisser son poste de Premier ministre au chancelier de l’échiquier George Osborne en 2020, ce qui boucherait l’horizon du brillant Boris. Il s’agit d’un maître coup tactique, et de ce point de vue il rend bien la monnaie de sa pièce à David Cameron, du point de vue des calculs électoraux et politiques. Quant aux conséquences à long terme, voire de leur responsabilité historique, on peut dire qu’ils jouent tous les deux aux apprentis sorciers.

Quelles seraient les conséquences du Brexit pour l’Europe ? Comme l’ont affirmé certains, la sortie du Royaume-Uni de l’UE ne permettrait-elle pas finalement de relancer l’Europe et les projets ambitieux qu’elle porte ?
Je pense que le Brexit affaiblirait l’Union européenne du point de vue économique, stratégique et militaire. De même, je pense qu’il affaiblirait la capacité du Royaume-Uni à défendre sa vision du monde, ses intérêts et ses valeurs. Enfin, je pense que le Brexit affaiblirait davantage le Royaume-Uni que l’Union européenne.
En d’autres termes, et au-delà des lassitudes ponctuelles, des ressentis épidermiques et des calculs politiques, tout le monde est perdant en cas de Brexit. Cela aurait pour seul aspect positif une certaine clarté. Si l’on estime que depuis 1973, le Royaume-Uni a un pied dedans et un pied en dehors de l’UE, ce référendum est l’occasion de clarifier cette position. Il est certain qu’une sortie du Royaume-Uni de l’UE mettrait les Européens devant leurs responsabilités : ils n’auraient plus d’excuse toute trouvée pour ne pas terminer l’intégration européenne.
Cependant, je doute que cela provoque un sursaut dans le contexte actuel qui est plutôt favorable aux replis nationaux de toutes sortes. J’ai plutôt l’impression que la sortie du Royaume-Uni montrera que l’intégration est réversible dans l’UE et risque de rester dans l’histoire comme la prémisse d’un détricotage de l’Union à tous les étages. Certains pays nordiques ont en réalité les mêmes positions que les Britanniques. Des divisions profondes sont également à l’œuvre entre l’Est et le Sud du point de vue économique et migratoire, et entre l’Est et l’Ouest du point de vue sécuritaire et énergétique. Le climat n’est pas à trouver des solutions collectives à long terme mais des solutions nationales à court terme. Je pense qu’une prise de recul est nécessaire, au risque de se retourner dans vingt ans et de se demander ce qui a bien a pu se passer. Malheureusement les dirigeants politiques, loin de jouer l’apaisement, préfèrent attiser les pulsions de repli qui sont plus profitables à court terme. Cela met en branle une mécanique implacable par laquelle chacun joue son intérêt à courte vue, chacun en Europe tire la couverture à soi et la détricote de son côté. Ce qui permet de démontrer que l’Europe fonctionne mal, donc de mobiliser le sentiment anti-européen. Et la boucle est bouclée. Mais je ne sais pas où tout cela va se terminer.
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