ANALYSES

Visite du président Rohani en Europe : quels enjeux pour l’Iran après la levée des sanctions ?

Interview
25 janvier 2016
Le point de vue de Thierry Coville
Hassan Rohani effectue actuellement sa première visite officielle en Europe depuis la fin de l’isolement diplomatique de l’Iran. Quels sont les enjeux de cette visite ?
Premièrement, cette visite est importante politiquement en Iran car elle vise à montrer que le gouvernement iranien s’inscrit dans une logique de normalisation et d’amélioration de ses relations diplomatiques et économiques avec les pays occidentaux. C’est un message que le gouvernement iranien tente de faire passer à sa population dans l’optique des élections législatives actuellement en préparation et qui vont se dérouler en février. Par ailleurs, cette visite fait l’objet d’une visée économique et commerciale. L’Iran a besoin d’utiliser tout de suite la levée des sanctions pour relancer son économie et augmenter les dépenses d’infrastructures. Le gouvernement iranien est maître d’œuvre dans de nombreux secteurs (l’Etat contrôlant 80 % de l’économie). Il est donc assez logique que le président fasse des voyages, notamment dans des pays occidentaux, pour conclure et avancer sur la négociation d’un certain nombre de contrats. Il vient d’annoncer des achats d’avions, secteur prioritaire en Iran. D’autres secteurs, comme l’énergie et l’automobile, sont l’objet de négociations en cours et il y aura probablement des annonces faites lors de la présence de Rohani à Paris.
Sur le plan diplomatique, il s’agit de la première visite d’un président iranien depuis 1998. Cela doit marquer l’ouverture d’une nouvelle phase dans les relations entre l’Iran et la France qui étaient fortement dégradées depuis notamment l’application d’une politique de sanctions contre l’Iran. L’objectif pour le gouvernement iranien est d’améliorer ses relations avec la France. Reste à voir la réponse du gouvernement français. Si l’on observe d’ores et déjà une certaine normalisation des relations entre l’Iran et les Etats-Unis, le gouvernement iranien tient aussi à développer des relations économiques et diplomatiques avec l’Europe.

L’Iran est en passe d’acheter 114 Airbus à la France après la levée des sanctions. En quoi l’aéronautique représente-t-il un secteur clé pour l’Iran et une opportunité pour les Européens ?
Les compagnies iraniennes disposent d’environ 250 appareils, dont la moitié est en incapacité de voler car défectueuse. L’autre moitié fait l’objet de doutes relatifs à la sécurité. Il y a régulièrement des accidents d’avions en Iran, notamment sur les vols internes. Cette situation s’explique par les sanctions américaines qui ont empêché l’Iran d’acheter des appareils neufs. Le pays ne pouvait pas non plus acheter d’Airbus, en raison des moteurs fabriqués aux Etats-Unis, ce qui faisait que les sanctions américaines s’appliquaient. L’Iran a dû se replier sur des achats d’avions russes. Il y a une grande méfiance de la population iranienne vis-à-vis de la sécurité de ces appareils, alors qu’elle utilise beaucoup l’avion pour voyager. L’Iran prévoit donc de développer fortement sa flotte aérienne. On parle de l’achat de 500 avions sur les dix prochaines années. C’est effectivement un marché prioritaire pour l’Iran et cela représente une opportunité intéressante pour les Européens et des compagnies comme Airbus. D’autre part, qui dit plus d’avions dit plus d’aéroports et d’infrastructures, ce qui représente potentiellement des marchés supplémentaires pour les entreprises européennes en Iran.

Si l’Iran affiche une volonté de réinsertion dans le jeu international à travers diverses initiatives économiques et diplomatiques, notamment à l’égard de l’Europe, certaines de ses relations se sont fortement crispées sur le plan régional. Quelle est aujourd’hui la position de l’Iran au Moyen-Orient ?
La situation actuelle se caractérise par de vives tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite ainsi que de vraies crises régionales comme en Syrie. L’Iran soutient financièrement et militairement Bachar al-Assad. L’Iran voit également la Syrie comme un enjeu stratégique dans le sens où il s’agissait du seul pays arabe allié de l’Iran. Les autorités iraniennes sont très inquiètes de la possibilité que des groupes extrémistes comme l’Etat islamique ou Al-Nosra prennent le pouvoir en Syrie. L’Iran est prêt à négocier pour une sortie de crise en Syrie. Le fait que les Etats-Unis et la communauté internationale aient demandé la présence de l’Iran dans les négociations qui ont actuellement lieu au sujet de la Syrie sous l’égide de l’ONU est donc une bonne chose si l’on veut aboutir à une sortie de crise. L’Irak est également un enjeu stratégique pour l’Iran, qui souhaite un gouvernement chiite en Irak du fait de la guerre qui les ont opposés dans les années 1980. Quant au Hezbollah, il s’agit de liens anciens, bien qu’on ne puisse dire que le Hezbollah est aux ordres de l’Iran. Ce dernier est d’abord devenu un acteur politique local.
Si l’Iran a un discours qui consiste à vouloir s’affirmer en tant que puissance régionale, il n’est absolument pas dans une logique expansionniste comme certains cercles tentent de le faire croire. En effet, le discours consistant à présenter la situation actuelle comme favorable à un certain expansionnisme iranien me paraît faux. L’Iran a bel et bien le souhait de devenir une puissance régionale, mais ne veut envahir personne. Leur intervention en Irak et en Syrie s’explique avant tout par la nécessité de défendre des alliés stratégiques et la peur de voir des groupes comme l’Etat islamique prendre pied dans ces pays. Par ailleurs, je n’ai pas l’impression que le soutien de l’Iran aux houthistes au Yémen soit massif.
Il est vrai qu’il y a actuellement une rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran pour devenir la puissance régionale. Et cette rivalité nourrit les crises syriennes et yéménites et a également conduit à une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Cependant, ces deux pays n’ont pas intérêt à ce que la situation se dégrade davantage. En effet, toutes ces tensions ne sont pas bonnes pour la stabilité de la région et pour le devenir de l’Iran comme plateforme économique régionale, notamment s’il souhaite développer ses exportations non pétrolières vis-à-vis des pays du Golfe persique. Il faut espérer que les tensions entre l’Iran et l’Arabie Saoudite diminuent. Les pays européens comme la France pourraient jouer ici un rôle efficace.
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