ANALYSES

Libye : la constitution du gouvernement d’union nationale peut-il sortir le pays du chaos ?

Interview
21 janvier 2016
Le point de vue de Kader Abderrahim
La formation d'un gouvernement libyen d'union nationale a été annoncée mardi 19 janvier à Tunis. Dans quel contexte intervient cette annonce ? Quelles sont les chances de voir l’accord ratifié par les deux parlements rivaux ?
La ratification de l’accord s’annonce très compliquée. Le gouvernement non reconnu par la communauté internationale installé à Tripoli a d’ores et déjà annoncé qu’il ne voterait pas cet accord. Par ailleurs, ce nouveau gouvernement - constitué après consultation pendant plusieurs semaines d’une commission ad hoc mise en place après les accords du 17 décembre au Maroc - a siégé à l’étranger, à Tunis. Un certain nombre de parlementaires n’ont pas, pour des raisons de sécurité, voulu prendre le risque de retourner en Libye et siéger à Tobrouk pour voter la constitution de ce gouvernement d’union nationale. Pour le moment, il n’est pas ratifié, et il ne devrait pas l’être dans les jours et les semaines à venir. Cela complique la mise en œuvre de l’accord et de l’entrée en fonction de ce gouvernement, qui pour le moment n’a qu’une valeur purement administrative et symbolique, mais aucune autorité politique. La situation est loin d’être réglée, même si l’on peut considérer qu’il y a un processus engagé. Il va falloir attendre que les parlementaires présents en Tunisie ou en Egypte pour des raisons de sécurité acceptent de rentrer à Tobrouk, de siéger et ratifier l’accord du 17 décembre, et de voter les pouvoirs de ce gouvernement d’union nationale.

S’il devient opérationnel, en quoi est-ce une étape importante pour la stabilisation du pays ? Pourrait-il efficacement faire reculer l’Etat islamique, qui jusqu’à présent prospère en raison du vide institutionnel et politique ?
Ce serait bien entendu une étape importante mais, là encore, un gouvernement d’union nationale ne peut pas à lui seul mener le combat s’il ne représente qu’une partie de la population et s’il n’exerce pas l’autorité sur l’ensemble du territoire. Il faut rappeler qu’un second gouvernement siège dans la capitale Tripoli, organisé autour de la coalition Aube de la Libye, proche des islamistes. S’il n’y a pas de coordination militaire entre les différentes forces en présence à Tripoli et à Tobrouk, la bataille pour faire sortir Daech des villes qu’il contrôle en Libye sera très compliquée. Là encore, tout est conditionné à des accords préalables et à des compromis politiques entre les deux gouvernements rivaux, l’un à Tripoli et l’autre à Tobrouk.

Quelle est la position des gouvernements occidentaux et des pays voisins vis-à-vis de ce nouveau gouvernement d’union ? En cas d’échec, une coalition militaire à l’initiative de certains pays occidentaux pourrait-elle advenir ?
Les Occidentaux soutiennent l’accord signé à Rabat au Maroc, ainsi que la composition du gouvernement d’union nationale qui a été négociée à Tunis sous les auspices des Nations unies. Quant aux pays voisins, ils ne se sont pas exprimés à ce sujet. Que ce soit l’Algérie, la Tunisie ou autres, ces derniers évitent de donner l’impression d’une ingérence dans les affaires internes de la Libye. Ils souhaitent en effet éviter d’attirer l’attention par crainte d’éventuels attentats sur leur territoire.
Concernant la mise en place d’une coalition militaire, c’est ce qui s’est notamment produit en 2011 à l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne pour faire tomber le régime du colonel Kadhafi. On en observe aujourd’hui le résultat. Il me semble que cela n’aurait aujourd’hui pas de légitimité. En effet, quel serait le gouvernement qui ferait appel à la coalition internationale pour intervenir militairement en Libye ? Le gouvernement d’union nationale n’a pour l’instant pas d’autorité politique. Quant au parlement de Tripoli, s’il est malgré tout une réalité politique, il n’est pas reconnu par la communauté internationale. Je ne pense pas qu’on puisse sérieusement envisager une intervention militaire sans l’appel d’un gouvernement légitime qui dispose d’une véritable autorité.
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