ANALYSES

L’image de la France dans le monde musulman

Presse
18 janvier 2016
Après 2002-2003, la France a été le pays le plus populaire dans le monde. Le seul fait d’être français valait considération lorsque vous franchissiez les frontières. C’était une époque bénie pour tous les compatriotes qui se rendaient à l’étranger et j’ai pu l’expérimenter personnellement à maintes reprises sur tous les continents.

La raison en était simple. L’opposition de la France à la guerre d’Irak se greffant sur une tradition diplomatique gaullo-mitterrandiste d’indépendance lui avait donné un prestige immense. C’était vrai non seulement dans les pays arabes et musulmans mais également sur l’ensemble de la planète, y compris dans les pays où les dirigeants étaient favorables à la guerre, sauf aux États-Unis et en Israël¬. Les opinions étaient reconnaissantes à la France d’avoir eu le courage de s’opposer aux projets guerriers des États-Unis et ce à une époque où la thèse du monde unipolaire prévalait. Paris avait à la fois été le porte-parole des nations qui ne pouvaient se faire entendre et avait mis en avant des principes universels, quitte à prendre de front l’hyperpuissance et risquer d’en subir l’hostilité revancharde.

Aujourd’hui, la France conserve une image positive spécifique bien qu’elle ait un peu pâli à l’échelle mondiale. Mais dans les pays musulmans, du Maroc au Pakistan, elle est perçue comme un pays islamophobe. Quand je me rends dans ces pays pour des conférences ou colloque, je suis régulièrement interrogé sur l’islamophobie régnant en France. Et ceux qui me font ce reproche ne sont ni des djihadistes ni des islamistes radicaux mais des individus ouverts sur la mondialisation et souvent des amoureux déçus de la France. Ceux-là même qui sont nos alliés dans ces pays contre le radicalisme.

Comment est-on passé du statut de nation la plus admirée dans le monde musulman à celui de pays présenté comme islamophobe ?

La première raison tient à l’évolution de notre politique étrangère. La rupture ne date pas de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 mais de l’inflexion menée par Jacques Chirac dès 2005. Comme si ce dernier avait réalisé tout d’un coup qu’il avait été trop audacieux face aux États-Unis, Jacques Chirac se range derrière Washington. Affecté par l’assassinat de Rafic Hariri, craignant l’effet de la campagne French bashing aux États-Unis, affaibli sur la scène politique intérieure (échec du référendum sur le traité européen, accident cardio-vasculaire qui torpille toute crédibilité d’une nouvelle candidature en 2007), Jacques Chirac rentre dans le rang. La diplomatie française va se coordonner davantage sur celle des États-Unis. La France sera moins active sur le dossier israélo-palestinien. Nicolas Sarkozy ne fera qu’accentuer cette inflexion et François Hollande ne la remettra pas fondamentalement en cause, contrairement à ce que beaucoup espéraient en 2012.

Mais si l’évolution de notre politique étrangère explique partiellement notre perte de prestige, c’est avant tout nos débats de politique intérieure qui expliquent ce changement d’image. Dans un monde globalisé, ce que nous disons entre Français, en pensant parfois ne parler qu’à nous-mêmes, est entendu, commenté et pris en compte à l’étranger. Et ce qui apparaît à l’extérieur de nos frontières est que la France a un problème avec ses musulmans. De la loi sur le voile aux émeutes de 2005, les multiples unes des médias – y compris mainstream– hostiles à l’islam, des débats faisant des jeunes filles portant un foulard parties d’un complot contre la République française à une présentation de la laïcité comme étant antinomique de la foi musulmane, tout ceci est entendu à l’extérieur. Polémistes et essayistes très présents dans les médias ont une vision de la laïcité qui oppose les religions et diabolise avant tout l’islam, alors que les chercheurs en sciences sociales tentent de faire valoir que dans l’esprit du législateur de 1905, celle-ci était avant tout une loi de liberté. Les premiers sont plus visibles et audibles que les seconds. Et les difficultés à admettre dans le débat public le terme d’islamophobie accentuent le trouble, le refus du terme s’apparentant à un déni du problème.

Quand je suis interrogé, voire bousculé dans les pays musulmans sur l’islamophobie qui régnerait en France, je tente de corriger le tir, de dire qu’il y a certes des islamophobes en France mais que la France n’est pas un pays islamophobe, que la situation était pire il y a une ou deux générations auparavant et que désormais de nombreux musulmans occupent des situations enviables, que s’il est encore un plafond de verre pour les plus hautes fonctions (parlementaire, chef d’entreprise, haute fonction publique, etc.), il y a désormais une classe moyenne supérieure musulmane en France extrêmement développée.

La tournure prise par les commémorations des attentats terroristes de janvier 2015 ou des voix, portants haut et fort en France, qui revendiquent un droit à l’islamophobie au nom d’une vision falsifiée de la laïcité vont venir accentuer l’image négative de notre pays dans le monde musulman. On remarquera d’ailleurs que beaucoup de ceux qui ont cette vision d’une laïcité hostile à l’islam étaient partisans de la guerre d’Irak. Ces voix seront entendues à l’étranger et contribueront, outre les dégâts qu’elles vont faire à notre société, à porter atteinte au prestige international de notre pays. Nous avons en quelques années gaspillé un immense crédit.
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