ANALYSES

Quand la Chine marque sa présence en Serbie

Presse
11 janvier 2016
La Serbie et la Chine sont-elles en train de renouer des relations susceptibles d’impacter la trajectoire de Belgrade et d’ouvrir un nouveau chapitre de la présence chinoise en Europe ? Sur fond d’investissements massifs et de dialogue politique renforcé, les deux pays sont en effet aujourd’hui engagés dans un partenariat durable.
Ainsi, à l’occasion de la visite à Pékin de son homologue serbe Aleksandar Vucic en novembre 2015, le Premier ministre chinois Li Keqiang a encouragé les deux parties à promouvoir la construction de parcs industriels le long du Danube et à étudier des coopérations potentielles dans les domaines des technologies agricoles, des petites et moyennes entreprises, de la culture, de l’éducation et du tourisme ; tout cela afin de parvenir à une coopération « gagnant-gagnant ».
Cette annonce, si elle est assez spectaculaire, ne fait que s’ajouter à une liste déjà longue qui s’inscrit dans la stratégie chinoise de développement des infrastructures.
La multiplication des projets pharaoniques chinois, qui coïncide avec des chiffres de croissance moins importants, répond à une politique de long terme de Pékin visant à réduire les frais de logistique et de transport dans les exportations. L’objectif est aussi d’accroître les échanges avec des marchés émergents, en vue de maintenir un taux de croissance suffisamment élevé et ainsi de se positionner comme un acteur économique et commercial incontournable pour les prochaines décennies.
A ce titre, l’Europe centrale et orientale attire Pékin, à la fois pour son emplacement géographique qui en fait une possible voie d’accès vers le reste du continent européen (à partir du port du Pirée notamment), mais aussi en raison des multiples avantages qu’offrent cette zone, notamment en termes de développement de la croissance économique et de la consommation.
De son côté, la Serbie – qui n’est pas encore membre de l’Union Européenne (UE) – a besoin d’importants investissements dans ses infrastructures, est le plus important pays des Balkans occidentaux, entretient une relation historique avec Pékin et est donc tout naturellement le partenaire privilégié de cette présence grandissante de la Chine sur le continent européen.

Symbole fort de l’amitié entre les deux pays, le « pont de l’amitié sino-serbe », qui franchit le Danube à Belgrade, fut financé en grande partie à l’aide de capitaux chinois (Exim Bank of China) et construit par la China Road and Bridge Corporation (CRBC). Selon les accords signés le 23 octobre 2009 entre Belgrade et Pékin, le coût de la construction du pont était de 170 millions d’euros, dont 25,5 millions financés par le gouvernement de Serbie et 144,5 millions prêtés par la banque Exim, avec une latence de trois ans, un taux d’intérêt fixe de 3 % par an et une période de remboursement de quinze ans. La première pierre du pont a été scellée en juillet 2010 par le président serbe Boris Tadić et Wu Bangguo, président du Comité permanent de l’Assemblée Nationale Populaire de Chine.
L’édifice a par la suite été inauguré le 20 octobre 2014, à l’occasion du 70e anniversaire de la libération de Belgrade.
Egalement, l’un des investissements les plus révélateurs du renforcement du poids de la Chine dans cette région est le projet de ligne de train à grande vitesse entre Athènes et Budapest, via la Macédoine et la Serbie (axe Niš-Belgrade-Novi Sad). L’ouverture de la portion de cette ligne entre Belgrade et Budapest est prévue pour juin 2017, et le trajet sera couvert à une vitesse moyenne de 160 km/heure.

L’intérêt pour la Chine est double puisqu’il s’agit d’améliorer l’acheminement des marchandises en provenance du port du Pirée vers l’Europe centrale, mais aussi d’accélérer son implantation dans cette région. Signe de cette implantation, la Bank of China prévoit l’ouverture de son bureau d’Europe centrale à Budapest. A l’occasion de l’annonce de ce chantier et en particulier de la ligne Belgrade-Budapest, Li Keqiang a annoncé en décembre 2014 que celle-ci contribuera à améliorer les niveaux de vie des deux pays, et accélérera le développement des intérêts chinois, hongrois et serbes, ajoutant même que « cette ligne ouvrira un corridor entre la Chine et l’Europe ». Cette annonce fut précédée par la création d’un fonds d’investissement chinois pour l’Europe centrale et orientale à hauteur de 3 milliards de dollars, dont une partie finance ce projet.

Mais ce n’est pas tout. La Chine s’est également invitée dans le projet d’autoroute reliant Belgrade à Bar (Monténégro), via Podgorica (distance totale de 445 km). La partie serbe de cet axe routier est, entre Belgrade et Požega, sur un terrain relativement plat et ne pose donc pas de problème particulier. Le coût est plus important en approchant du Monténégro, sur les 110 km séparant Požega et Boljare (à la frontière entre les deux pays) où le relief est montagneux. Compte-tenu du terrain accidenté en zone montagneuse, c’est ainsi le tronçon monténégrin de ce projet qui est le plus coûteux et le plus difficile à réaliser, puisque la distance Bar-Boljare, longue de 164 km, doit compter 50 tunnels et 95 ponts ou aqueducs, pour un coût total estimé à 2 milliards d’euros.
Devant les difficultés pour le gouvernement monténégrin à trouver des partenaires financiers, un partenariat entre le China Road and Bridge Group et la China Poly Group Corporation, avec un financement assuré par la Exim Bank of China à hauteur d’un milliard de dollars (remboursement sur 20 ans, avec un taux d’intérêt fixe à 2 % par an) fut annoncé fin 2011. Les négociations aboutirent en décembre 2014, et les travaux débutèrent en mai 2015 sur la section Smokovac-Uvač-Mateševo.
Etant donné la difficulté pour le gouvernement serbe à trouver des financements sur le tronçon Požega-Boljare, il ne serait pas surprenant de voir un accord être trouvé avec les investisseurs chinois. Rappelons que le port de Bar intéresse tout particulièrement la Chine, après ceux du Pirée et de Thessalonique, ce qui pourrait justifier ces investissements.

Parmi les autres secteurs dans lesquels les compagnies chinoises investissent massivement en Serbie, notons l’énergie, avec notamment la construction de la centrale Nikola Tesla B3, fruit d’un accord fin 2011 entre l’entreprise énergétique serbe EPS et plusieurs groupes chinois, pour un montant total dépassant les 2 milliards d’euros. La Chine investit également dans des projets agricoles, profitant de l’absence des très strictes normes européennes (ce qui d’ailleurs posent plusieurs problèmes dans les négociations entre Belgrade et Bruxelles sur l’adhésion à l’UE).

L’intérêt de la Chine pour cette région en général, et la Serbie en particulier, repose donc en grande partie sur les perspectives de développement, les salaires relativement faibles (en comparaison avec l’UE), le bon niveau d’éducation et les besoins en infrastructures qui freinent pour le moment la croissance économique.
En témoigne, le 4e sommet entre la Chine et des pays d’Europe centrale et orientale (PECO+1) qui s’est tenu à Suzhou fin novembre 2015. Parmi les 16 participants côté européen, 11 sont membres de l’UE, et tous bénéficient de projets importants dans les infrastructures avec des financements chinois (en particulier la Roumanie, la Grèce, la Macédoine, le Monténégro et la Hongrie, en plus de la Serbie) qui s’inscrivent dans la partie la plus occidentale de la « nouvelle route de la soie ».
Mais les ambitions chinoises peuvent aussi être qualifiées de continentales. D’ailleurs, Li Keqiang a profité du dernier sommet PECO+1 pour annoncer d’importants investissements dans les installations portuaires en mer Noire, en mer Baltique et en mer Adriatique, en plus des projets en cours. Les pays concernés y sont très favorables, car ils y voient des opportunités de développements dans les infrastructures que les finances de l’UE ne peuvent plus assumer aujourd’hui.

Belgrade a donc pris de l’avance, mais pourrait également servir de laboratoire d’une présence de plus en plus forte des investissements chinois dans les pays d’Europe centrale et orientale.
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