ANALYSES

La Libye, future base arrière de l’EI ?

Presse
6 janvier 2016
Le groupe État islamique mène depuis lundi une offensive contre d'importantes installations pétrolières à Sedra et Ras Lanouf, dans le Nord libyen. Hier, les combats se poursuivaient encore entre l'EI et des gardes des sites pétroliers contrôlés par le gouvernement reconnu par la communauté internationale. Kader Abderrahim, chercheur à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) à Paris, répond aux questions de L'Orient-Le Jour.

Qui combat au sein de l'EI en Libye ?
Majoritairement, ce sont des étrangers qui combattent au sein de l'organisation État islamique. Il y a beaucoup de Tunisiens, de Soudanais, de Yéménites au sein de l'EI en général, que ce soit en Libye, en Syrie ou en Irak. Ils ont réussi à fédérer autour d'un projet politique qui se base sur la « oumma islamiya », soit l'idée que ce qui transcende les frontières doit se rassembler autour de l'islam. C'est la raison pour laquelle ils sont parvenus, principalement, à rassembler énormément de combattants étrangers en Libye. Selon les chiffres, il y aurait entre 3 500 et 4 500 combattants au sein de l'EI dans ce pays, majoritairement des étrangers. Mais on retrouve aussi en Libye à peu près la même situation qu'en Irak, à savoir qu'il y a aujourd'hui beaucoup de combattants qui sont effectivement d'anciens militaires de l'ancien dirigeant (Mouammar) Kadhafi, qui ne supportent pas et qui n'acceptent pas la division entre deux gouvernements, entre deux parlements, et qui rejettent surtout toute idée d'ingérence étrangère.

En quoi les zones pétrolières attaquées, à Sedra et Ras Lanouf, sont-elles stratégiques pour l'EI ?
Elles sont stratégiques pour l'EI car elles se trouvent aux frontières de l'Europe. Elles sont également stratégiques car c'est de pétrole qu'il s'agit. La Libye est aussi et surtout un pays sans État, d'une grande fragilité institutionnelle, et c'est principalement dans ce genre de situation que l'EI prospère, comme c'est le cas en Irak. L'EI grandit sur les décombres de pays très fragilisés. Ce groupe est engagé dans une démarche similaire à celle d'el-Qaëda au Maghreb, il y a une dizaine d'années. On l'a vu s'implanter dans les pays du Sahel, comme au Niger, au Mali, ou en Algérie et en Mauritanie. Ces organisations prospèrent toujours dans des situations d'instabilité et de fragilité institutionnelle.

Les actions de l'EI en Libye sont-elles décidées au niveau local ou régional ? L'offensive actuelle pourrait-elle être liée à la relative défaite à Ramadi en Irak ?
Un lien n'est pas impossible, mais j'ai tendance à penser qu'il n'y a pas de coordination. Chacun agit là où il se trouve en fonction des rapports de force et des intérêts qui sont les siens, ainsi que des opportunités. Dans le cas de la Libye, il y a tellement de confusion et une si grande division que c'est très facile pour l'EI d'y prospérer. Il fait tout ce qu'il peut pour parvenir à obtenir des avancées et renforcer son emprise sur le pays, d'autant plus qu'il y a des enjeux évidemment à la fois stratégiques et économiques parce que s'il parvient à déstabiliser le Maghreb de manière durable, il aura certes gagné, mais il aura aussi une base arrière, un pays dans lequel il peut se retrancher, et sur lequel il peut compter pour continuer à tirer des ressources financières importantes de l'exploitation et de la vente de pétrole sur le marché international.

La Libye pourra donc devenir une base de repli pour l'EI, si l'organisation continue d'enregistrer des revers en Syrie et en Irak ?
Je pense que, dans les semaines qui viennent, il n'est pas impossible qu'on ait la proclamation d'un califat au Maghreb, de la part de l'EI en Libye. Ce serait une manière pour l'EI d'étendre son emprise évidemment au Maghreb mais également aux pays du Sahel et à l'Afrique.

Propos recueillis par Caroline HAYEK | OLJ
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste