ANALYSES

L’Espagne au pluriel ?

Tribune
23 décembre 2015
Il y aura peut-être en Espagne un avant et un après 20 décembre 2015. Les électeurs, invités à renouveler comme tous les quatre ans leur parlement, ont en effet bouleversé la donne. La pluralité est à l’ordre du jour. Les électeurs l’ont voulu ainsi. Ils ont redistribué le système politique. Ils ont signalé en Catalogne, en Galice et au Pays Basque leur attente d’un autre contrat territorial.

Hier et même avant-hier, le jeu parlementaire et politique était relativement simple. Tous les quatre ans depuis 1978 les Espagnols votent pour désigner leurs députés. Ils avaient jusqu’au 20 décembre 2015 limité leurs préférences à deux formations politiques. De 1978 à 1982 l’UCD (Union du Centre Démocratique) au centre-droit et le PSOE au centre gauche se disputaient la première place. De 1982 à 2011, l’UCD avait à droite été remplacée par le Parti Populaire (le PP), le PSOE restant son alter ego de gauche. D’une consultation à l’autre, soit le parti majoritaire sortant confirmait sa prééminence. Soit il était sanctionné et cédait sa place à son opposant habituel.

Le PSOE a de la sorte dirigé seul le pays à l’issue des élections de 1982, 1986, 1992, et 2004. L’UCD a gouvernée seule de 1978 à 1982. Le Parti Populaire a gouverné seul en 1996, 2000 et de 2011 à 2015. Le 20 décembre 2015 les Espagnols en âge de voter ont décidé de changer les règles du jeu. Le parti majoritaire sortant, le Parti Populaire, a été sévèrement sanctionné. Il a perdu 63 de ses 188 députés. Et 16% des suffrages exprimés, plus de 3 millions d’électeurs. Mais ce 20 décembre cette Bérézina du PP, n’a pas grand ouvert les portes du parlement et de la présidence du gouvernement au PSOE. L’aubaine d’opposition en effet s’est déclinée au pluriel. Le PSOE au soir de la consultation est resté ce qu’il était au matin du vote, la deuxième force politique du pays. Il a lui aussi laissé 20 députés au fond des urnes. Sa représentation est en effet passée de 110 à 90 sièges. Deux petits nouveaux, aux ambitions extrêmes, ont malgré tout obtenu un beau ticket d’entrée au Congrès des députés, Ciudadanos, au centre droit, et Podemos au centre gauche.

Les raisons du vote sont pour l’essentiel alimentaires. Les Espagnols, ont réagi comme leurs voisins européens victimes de la crise économique. Ils ont serré leur ceinture avec un gouvernement PSOE, celui de Jesús Rodriguez Zapatero. Avant de manger la soupe à la grimace proposée par Mariano Rajoy, du Parti Populaire. Le chômage espagnol, de 22%, reste en 2015 le plus élevé d’Europe. En dépit du départ massif de migrants latino-américains, malgré l’exode de dizaines de milliers de jeunes qualifiés. Au point que le bilan démographique espagnol pour la première fois est devenu négatif. Comme en France, en Grèce, au Royaume-Uni, les options vierges de toute expérience de gouvernement ont donc bénéficié d’un regard positif. Sans pour autant accorder un chèque en blanc à des novices ne connaissant pas les rouages de l’Etat. Le PP est donc resté le premier parti politique espagnol, et le PSOE le deuxième. Les Espagnols consciemment ou non ont envoyé un message très clair à leurs élus et à leurs partis politiques : dialoguez, négociez, fabriquez des compromis positifs pour notre quotidien.

La feuille de route comporte un autre appel à la pluralité, à la pluralité territoriale celui-là. Depuis plusieurs années Basques, Catalans, de toutes obédiences, nationalistes pour les uns, socialistes et communistes pour les autres, voire Ecologistes, ont tenté de donner corps au vœu exprimé par une majorité d’électeurs, celui de redéfinir les rapports de la capitale avec ses périphéries. Ils se sont heurtés au mur du terrorisme au Pays Basque. Ainsi qu’à la fin de non-recevoir du Parti Populaire. hostile à toute redéfinition territoriale. Le statut de Catalogne adopté en 2006 a été invalidé. Les débatteurs ont alors radicalisé leur discours. Les nationalistes catalans ont viré à l’indépendantisme. Le PP est tombé dans l’autisme institutionnel. Tout comme Ciudadanos qui a fait de la surenchère centraliste, bataillant contre toute évolution en Catalogne et proposant de remettre en question le statut fiscal du Pays basque.

Les électeurs ont ici encore envoyé un message inattendu. Mais qui est très explicite pour qui veut bien se donner la peine de le lire. La liste conduite en Catalogne par Artur Mas, président du gouvernement catalan ayant lancé le débat sur l’indépendance a subi une cuisante défaite. Il a perdu 8 de ses 16 députés sortants. Le premier parti de Catalogne, En Comú Podem, défend avec Ada Colau, maire de Barcelone, une troisième voie. Ni l’immobilisme centraliste. Ni l’indépendance proclamée unilatéralement. Au Pays-Basque Podemos avec la même feuille de route est également arrivé en tête. Bildu, formation indépendantiste radicale, a perdu 5 de ses 7 députés sortants. En Catalogne comme au Pays-basque le Parti Populaire et Ciudadanos ont té étrillés par les électeurs.

Depuis plusieurs mois déjà les enquêtes reflétaient le malaise d’électeurs basques et catalans qui refusaient d’être enfermés dans le dilemme, indépendance-statu quo. Les options de troisième voie, lorsqu’elles étaient offertes bénéficiaient d’une nette préférence. Celle donc de Podemos a mis dans le mille. En réactualisant sa vielle proposition fédéraliste le PS catalan a également réussi à se remettre en jeu. A Barcelone cela lui a permis d’arriver second, derrière En Comú Podem, mais devant le parti indépendantiste d’Artur Mas et les centralistes de Ciudadanos et du Parti Populaire. Le 50/50 des élections catalanes du 27 septembre 2015 a débouché dans une impasse, institutionnelle, politique comme économique. Le Parti Populaire depuis Madrid menace. Artur Mas aimerait bien répondre du tac au tac, mais il s’est pris les pieds dans le tapis institutionnel. Il n’était toujours pas le 20 décembre 2015 confirmé par un vote du nouveau parlement comme président de la Catalogne. Les électeurs catalans donc ont tranché. Ni Artur Mas, ni Mariano Rajoy, ni Albert Rivera. Ni donc Convergence ou Démocratie et Liberté, ni le PP, ni Ciudadanos. Ils ont donné un gros coup de pouce à Ada Colau et à En Comú Podem, et accessoirement au PS Catalan.

La mise en musique de la pluralité pour autant ne sera pas des plus faciles. Les musiciens en effet ne sont pas habitués à travailler de concert. La culture du compromis et du dialogue se prête mal à l’improvisation. Faute d’arriver à trouver un chef d’orchestre consensuel, en Catalogne dès le 10 janvier 2016 et en Espagne éventuellement en mars les électeurs pourraient être invités à reprendre leur copie et leurs bulletins de vote. Faute d’accord sur les nouvelles majorités et donc sur l’espoir d’un nouveau contrat politique posant les fondations d’une Espagne plurielle.
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