ANALYSES

Le jeu à sommes nulles des Balkans

Tribune
14 décembre 2015
par Loïc Trégourès, doctorant à l'Université Lille 2, spécialiste des Balkans
La guerre en Syrie et ses conséquences migratoires, de même que la menace terroriste concrétisée à Paris le mois dernier, ont marqué le retour de la guerre en Europe. Or, ce retour brutal et si peu anticipé met l’Europe face à ses contradictions : celle d’être une zone de paix, de démocratie, de dialogue et de droit, un monde de tradition kantienne alors que tout son environnement est plongé dans un monde tragiquement hobbesien.

Passer d’un monde à l’autre nécessite donc de reconfigurer le logiciel intellectuel avec lequel l’Europe lit le monde, notamment dans sa relation avec la Russie, si essentielle pour les deux parties. De ce point de vue, les Balkans sont une bonne région d’expérimentation de ces différentes lectures du monde. Au cours des dernières semaines, la Russie s’est bruyamment opposée à l’entrée du Monténégro dans l’OTAN, estimant que ce geste était une provocation de la part d’un pays qui a depuis des années vendu ses plus belles côtes et ses entreprises à des capitaux russes. Si l’indignation de Moscou n’est que verbale et objectivement contestable au regard de la géographie, elle traduit néanmoins un fondement de la conception russe des affaires internationales : celles-ci sont à sommes nulles.

Partout où l’OTAN et/ou l’UE avancent, la Russie considère que c’est à son détriment et même que cela est dirigé contre elle. Par conséquent, la stratégie russe consiste à gêner voire bloquer l’intégration euro-atlantique dans les Balkans d’autant mieux que l’UE elle-même s’est montrée particulièrement frileuse sur le sujet, au moins depuis l’intégration de 2007. En jouant la carte serbe, à travers la Serbie, les Serbes du Monténégro et surtout les Serbes de Bosnie, la Russie exprime son refus que cette région, historiquement au cœur des rivalités entre les trois empires (ruse, austro-hongrois et ottoman) ne lui échappe totalement alors que la Turquie a opéré un grand retour teinté de néo-ottomanisme en Bosnie, en Albanie et au Kosovo.

Tel un balancier à la mécanique de haute précision, chaque mouvement venu de l’Occident est systématiquement vu avec hostilité par Moscou qui y voit, in fine, la main des Etats-Unis. Ainsi, l’anniversaire des accords de Dayton qui ont mis un terme à la guerre en Bosnie ont été l’occasion pour les uns de faire le constat que la Bosnie était paralysée et qu’il y avait un besoin de relancer une initiative et, pour les autres, de contester la vocation euro-atlantique du pays, en soutenant de façon déterminée les Serbes de Bosnie dans leur stratégie de démolition de l’Etat central jusqu’au point de rupture. A ce titre, l’entité des Serbes de Bosnie, la Republika Srpska, a annoncé le 9 décembre qu’elle ne coopérerait plus avec les services de police et de justice du pays après que la police centrale chargée de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé a arrêté plusieurs criminels de guerre serbes présumés et mené une perquisition dans un commissariat de RS. Ce coup de pression a permis, comme très souvent, de renégocier à la baisse les modalités de coopération entre l’entité et le niveau central. Les tensions sont actuellement au plus haut entre les différentes parties alors même qu’au moins la lutte contre le terrorisme nécessiterait une coordination au niveau central.

Ainsi, Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska, cherche d’une part à sauver son pouvoir alors que sa majorité ne tient qu’à un fil, en utilisant les vieilles et efficaces ficelles de la mobilisation nationaliste, et, d’autre part, il est un allié très dévoué des Russes pour paralyser totalement toute tentative interne (via les mobilisations populaires) et externe (via des initiatives occidentales) de faire avancer la Bosnie, même si ses problèmes ne se résument pas aux Serbes.

Seulement, si une reprise d’un conflit armé semble exclue pour le moment compte tenu de la fatigue réelle des populations, il ne faut pas oublier que les accords de Dayton ont fait cesser la guerre sans pour autant jamais ramener la paix puisqu’elle a fait reposer cette « paix » et les nouvelles structures du pays sur ceux-là mêmes qui étaient responsables de la guerre, c’est-à-dire les partis nationalistes. La Bosnie est donc un pays très fragile et les derniers événements ne font qu’amener le système de Dayton au bout de sa propre logique intrinsèquement contradictoire.

Enfin, la Serbie elle-même va voir sa fenêtre d’opportunité se réduire progressivement dans sa tentative de conserver un strict équilibre entre l’objectif d’intégration européenne et le maintien d’une relation spéciale avec Moscou, entre exercices militaires avec l’OTAN et parade militaire organisée pour Vladimir Poutine et achat d’armes russes. Si Moscou ne s’opposera pas tellement à l’intégration européenne de la Serbie, il y a en revanche fort à parier que toute tentative éventuelle d’un gouvernement serbe de se rapprocher de l’OTAN sera fermement dissuadée par tous les moyens disponibles.

L’affaire ukrainienne a démontré un manque de compréhension entre Européens et Russes et, de fait, l’utilisation d’une grammaire des relations internationales différente. C’est ce phénomène qui se reproduit, de façon plus feutrée, dans les Balkans. La situation politique très troublée de presque tous les pays de la région (Bosnie, Monténégro, Macédoine, Kosovo) ne doit cependant pas faire oublier que l’Histoire n’a jamais été avare en (mauvaises) surprises, ni même en surprises qui n’en étaient pas vraiment.
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