ANALYSES

Avion russe, OTAN, Daech : pourquoi la Turquie est de plus en plus isolée

Presse
27 novembre 2015
"Il faut d’abord reconnaître qu’il y a une véritable tension entre la Turquie et la Russie aujourd’hui. Même pendant la Guerre froide, jamais un avion soviétique n’a été abattu par un des pays membres de l’Otan.

Les autorités turques ont commis là une erreur. Je ne suis pas dans le secret des décideurs, mais je doute très fermement qu’il s’agisse d’une bavure. C’est un avertissement qu’ils ont cherché à envoyer à la Russie avec cette manœuvre. On peut envisager cet épisode selon deux axes d’analyse complémentaires.

L’isolement progressif des Turcs sur le dossier syrien

Le premier concerne le dossier syrien. Depuis l’été 2011, la ligne de la Turquie est claire : il faut chasser Bachar al-Assad de la tête du pays. Le gouvernement turc est arc-bouté sur cette position et n’en dévie pas. Problème : une nette majorité de pays qui pensaient la même chose sont en train de modifier leur approche.

Bachar al-Assad est toujours là, ces États ont décidé de faire avec et le sort du dirigeant syrien ne sera réglé qu’à l’issue d’un souhaitable processus de négociations. Pour la communauté internationale, chasser Bachar n’est plus un préalable à la résolution de ce dossier.

En conséquence de quoi, la Turquie est isolée. Lors de la dernière conférence de Vienne sur la Syrie, ses positions étaient minoritaires… Seuls l’Arabie Saoudite et le Qatar les partageaient. Sur cet échiquier, les Turcs ont donc compris que les Russes avaient plus d’atouts dans leur manche qu’eux, ils ont alors probablement voulu perturber leur jeu, et ce de la plus mauvaise des façons.

L’étau de la question kurde

Le deuxième dossier, c’est la question kurde. Nous savons que c’est le principal défi de la Turquie aujourd’hui, pour qui la situation est particulièrement inconfortable.

Chacun a compris qu’une opération militaire aérienne ne pourrait pas suffire face à Daech et pourtant, personne n’a vraiment envie d’envoyer de troupes au sol. Les seuls qui sont engagés au sol pour le moment sont les combattant-tes kurdes. Ce sont aussi les seuls à obtenir des résultats notables : ils ont déjà réussi à reprendre plusieurs villes à l’État islamique.

Là où cette situation est ennuyeuse pour la Turquie, c’est que ces combattants sont regroupés sous la houlette du PYD, le Parti de l’union démocratique qui est en fait une projection du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan… l’ennemi numéro 1 des autorités turques aujourd’hui. Ce même PYD a mené des offensives contre Daech avec un soutien logistique des États-Unis.

Je résume en bref la situation : en Syrie, la coalition internationale dont la Turquie fait partie, soutient ses pires ennemis.

Poutine a de la mémoire

Dans les jours qui viennent, il est néanmoins probable que la tension retombe. L’Otan a officiellement appelé au calme et Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, a déclaré que la Russie "ne ferait pas la guerre" à la Turquie, mais Poutine a de la mémoire. Même si ses déclarations à la suite de l’événement étaient très martiales, il n’y aura pas de ruptures des relations diplomatiques entre les deux pays.

Il y a en revanche déjà des rétentions économiques de la part de la Russie. Les deux pays ont en effet des relations étroites, notamment dans le domaine de l’énergie. 60% des besoins de la Turquie en gaz sont couverts par la Russie... et nous sommes presque au mois de décembre. Dans certaines régions de la Turquie, l’hiver est très frais.

Le risque du statu quo international

Ce qui est intéressant et qui m’a vraiment surpris, c’est la rapidité avec laquelle la Turquie a sollicité une réunion de l’Otan après avoir abattu cet avion, et la rapidité avec laquelle l’Otan s’est mise en branle. On pouvait craindre un communiqué dur et péremptoire, mais la réponse qui a été apportée – il faut le reconnaître – a été à la hauteur de l’enjeu. Avec cet appel à la désescalade, c’est encore une fois la Turquie qui se retrouve isolée.

La situation n’en est pas moins embarrassante. La prochaine réunion de Vienne sur la Syrie rassemblera 17 États et cette opération turque risque manifestement de gripper le travail diplomatique, qui est déjà très difficile à mener, compte-tenu de la multitude d’engrenages qui le composent (cf. notamment la récente tournée américano-européenne de François Hollande pour tenter de rassembler une coalition militaire contre l’État islamique).

Les Russes étaient parvenus à réunir autour d’une même table les Américains, les Européens, les Qataris, l’Arabie Saoudite et même l’Iran. Le danger aujourd’hui, c’est que les futures discussions de Vienne ne donnent rien, puisque la Syrie est manifestement devenue le terrain d’une guerre que les États mènent par procuration, et dans laquelle chacun a des intérêts bien précis à défendre.

Quid de l’assèchement économique de Daech ?

Ce qu’il faut souligner pour finir, c’est que la Russie a employé des mots très forts en accusant la Turquie de complaisance à l’égard du pétrole de Daech. Depuis de nombreux mois, des sources locales relatent clairement l’existence de convois de camions transportant du pétrole de l’État islamique entre la Syrie et la Turquie. Le déni qu’affiche Ankara à ce propos devient de plus en plus difficile à tenir.

Il n’est pas question de dire que la Turquie est responsable de tous les maux qui touchent cette région. Il faut en revanche que la communauté internationale mette Ankara devant ses responsabilités, qu’elle exige un contrôle des frontières turques et qu’elle accompagne financièrement et logistiquement cette tâche si nécessaire. La question de l’assèchement économique de Daech est de premier plan et on ne peut plus se permettre de la négliger."
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