ANALYSES

Avion russe abattu en Turquie : quel impact diplomatique ?

Interview
26 novembre 2015
Le point de vue de Didier Billion
La Turquie a abattu le mardi 24 novembre un avion militaire russe près de sa frontière avec la Syrie. Comment interpréter cet évènement dans un contexte international déjà mouvementé ? Erdogan joue-t-il sur la carte nationaliste en réveillant la vieille inimitié entre la Russie et la Turquie ?
Le décryptage semble assez compliqué car on ne perçoit pas véritablement l’intérêt de la Turquie et la décision qu’elle a prise d’abattre un avion russe. La situation est déjà suffisamment compliquée dans la région. La Turquie elle-même connaît des défis pour le moins préoccupants pour sa stabilité intérieure et, d’un strict point de vue rationnel, on a quelque difficulté à trouver les raisons profondes qui permettent de comprendre cet évènement. J’émets pour ma part deux hypothèses.
La première est que sur le dossier syrien, la Turquie se trouve depuis plus de quatre ans sur une ligne dont elle ne démord pas : il faut en finir avec le régime de Bachar al-Assad et pour ce faire, tous les moyens sont bons. Or, nous constatons que cette ligne politique qui était partagée par d’autres Etats, dont la France, est en train de se modifier. C’est-à-dire que nombre d’Etats, dont la France, sont en train d’infléchir leur position en considérant que, certes le régime d’Assad est tout à fait condamnable, mais qu’en l’état des choses il faut faire avec et que la question de l’avenir de ce régime et du sort personnel du président syrien ne sera réglée qu’à l’issue d’un processus de négociation. C’est l’objet de la tournée diplomatique qui a été initiée par François Hollande depuis quelques jours et qui va se poursuivre jusqu’à la fin de la semaine. Or, nous constatons que, pour sa part, la Turquie ne bouge pas. Elle se retrouve ainsi assez isolée dans la gestion de ce dossier syrien. On pourrait imaginer qu’en abattant cet avion, elle cherche à réduire la marge de manœuvre de la Russie dont chacun comprend qu’elle a les meilleurs atouts en main pour faire valoir nombre de propositions sur le dossier syrien.
La deuxième hypothèse, qui n’est pas contradictoire avec la première, concerne la question kurde. Chacun comprend désormais que les bombardements contre Daech, s’ils sont nécessaires, ne seront pas suffisants. Néanmoins, peu de monde ne veut aller au sol pour combattre Daech. Les seules forces capables de le faire avec une certaine efficacité sont à ce jour les Kurdes, plus précisément ceux organisés au sein du Parti de l’Union démocratique (PYD). En réalité, nous savons que ce sont principalement des militants et des cadres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), parti concomitamment redevenu ennemi public numéro un en Turquie. Le pays se trouve dans une situation où il a quelques réticences à engager un véritable combat contre Daech et ses alliés - américains, français et allemands - comprennent parfaitement qu’il faut aider le PKK pour tenter de combattre efficacement Daech. Erdogan n’a probablement pas directement demandé d’abattre l’avion mais le climat politique qui permet de comprendre cet évènement est celui-ci : tout faire pour que les Kurdes du PYD/PKK ne puissent s’affirmer sur la scène régionale puisque cela contribuerait à isoler encore un peu plus la Turquie.
En Turquie, la fibre nationaliste est toujours à fleur de peau et Erdogan n’a en l’occurrence pas beaucoup d’efforts à faire pour l’attiser. D’autant qu’en dépit des réelles évolutions dans les relations entre les deux pays au cours de ces dernières années, il existe un vieux fond de méfiance à l’égard de Moscou. Cela nous ramène à la longue histoire.

Quelles seront les probables conséquences sur les relations entre les deux pays, qui semblaient déjà crispées ?
Il y avait effectivement des crispations. Alors que la Russie et la Turquie sont sur des lignes politiques totalement opposées, notamment sur le dossier syrien, il est notoire depuis quatre ans et demi qu’à chaque fois que des entretiens de haut niveau ont lieu, notamment entre Poutine et Erdogan, le dossier syrien est très rapidement mis de côté. Le sujet qui fâche n’est jamais abordé. Il y a un fort intérêt des deux parties à tenter à ce que la situation et les désaccords soient le mieux maîtrisés, principalement pour des raisons économiques. Il y a en effet une véritable intensité des échanges économiques entre les deux pays, notamment sur les questions énergétiques avec, en premier lieu, les hydrocarbures. 60% de la consommation de gaz de la Turquie vient de Russie et si les autorités politiques turques ne comprennent pas exactement le danger qui est induit par leur décision de ce mardi 24 novembre, c’est qu’alors ils ne comprennent pas la situation. Par ailleurs, le contrat de la première centrale nucléaire a été théoriquement signé suite à un appel d’offre qui a été remporté par les Russes. On pourrait multiplier les exemples. Je pense que, pour ces raisons, même s’il y aura une période de tension incontestable dans les heures et probablement les jours à venir entre les deux pays, cela ne dégénèrera pas et qu’aucune des parties ne franchira la limite, chacun sachant jusqu’où ne pas aller. Il n’y aura pas de rupture des relations diplomatiques mais les relations économiques devraient voir leur intensité fléchir. On a entendu que Vladimir Poutine avait intimé hier à ses concitoyens de ne plus se rendre en Turquie pour faire du tourisme – il y a plus de trois millions de touristes russes par an en Turquie -, ce qui procède à un affaiblissement des relations économiques. Elles ne seront pas pour autant coupées.

Cet incident diplomatique risque-t-il de provoquer une escalade des tensions et de compliquer les efforts de coalition contre l’Etat islamique ?
Cet incident ne provoquera pas d’escalade des tensions, pour les raisons évoquées précédemment. La situation va être contrôlée et ce contentieux bilatéral va retomber, même si Poutine a la qualité d’avoir de la mémoire ; il ne va donc pas oublier l’affront qui lui a été fait. En ce sens nous assisterons à une dégradation des relations bilatérales.
Cela va bien entendu compliquer les efforts de coalition contre l’Etat islamique. Les divergences d’approche entre les différentes parties au conflit syrien sont fortes, comme on a pu l’observer à Washington lors de la visite diplomatique de François Hollande, qui considère que les Russes doivent devenir des alliés dans le cadre d’une coalition unique. Obama semble beaucoup plus réticent sur cet aspect.
Ce qui est très compliqué dans cette question syrienne et dans ce chaos régional, c’est que la Syrie est le lieu d’une guerre par procuration. Chacun des Etats qui interviennent ont des agendas politiques et des projets différents. Cela rend très compliqué la possibilité d’un accord politique sur la solution de compromis nécessaire pour sortir de ce chaos. Chacun le comprend, il n’y aura pas de solution militaire. Il faut une solution politique, or celle-ci est infiniment complexe. Ceci étant, il y a quelques linéaments d’espoir, notamment concernant les deux conférences de Vienne qui se sont tenues et qui ont la vertu d’avoir rassemblé 17 pays. Même si c’est infiniment fragile et compliqué, que les points de vue de départ sont très largement différents, ce qui rend leur convergence difficile, c’est une lueur d’espoir. S’il est clair que l’incident de l’avion russe va compliquer les choses, cela ne signifie pas pour autant que le processus de Vienne va s’écrouler.
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