ANALYSES

Lutte contre Daech : Qui pour intervenir au sol ?

Presse
22 novembre 2015
Interview de Pascal Boniface - La Montagne
Comment qualifieriez-vous la mutation de la menace terroriste à laquelle nous avons assistée ?
Ce qui est inédit, c'est que nous avons été touchés par un organisme, Daech, qui a à la fois une assise territoriale en Syrie et en Irak et des ramifications à l'étranger. Ce qui fait qu'il peut se préparer tranquillement sur son territoire et ensuite aller frapper dans des pays qu'il considère comme ennemis, en plus avec des moyens conséquents. Car Daech a des moyens matériels et financiers qui n'ont rien à voir avec les moyens d'Al-Qaïda [...].Cette force de frappe, cette capacité financière et le fait qu'il soit à la tête d'une véritable armée expliquent la très forte attraction qu'il exerce sur des combattants venus de l'étranger. Lesquels peuvent ensuite repartir vers l'Europe.

La réponse politique et militaire de la France vous semble-t-elle adaptée ?
Certains préconisaient de stopper les bombardements pour éviter qu'ils suscitent des représailles. Mais si la France avait cesse les bombardements, cela aurait voulu dire qu'elle se soumettait au chantage politique terroriste, ce qui est tout à fait impossible. La décision de frapper encore plus fort pour montrer que la France ne céderait pas était sans doute le bon message à envoyer. Mais on sait que cela ne suffira pas à vaincre Daech. Cela passera par la mise en place d'une coalition beaucoup plus large et donc beaucoup plus forte.

Dans ce cadre, le rapprochement avec la Russie était-il indispensable ?
Bien sûr, même si nous n'avons pas les mêmes positions sur la Syrie. C'est justement pour cela qu'il faut encore plus nous rapprocher. Parce que malgré les divergences, il y a un point qui nous unit désormais beaucoup plus fortement : le fait que nos deux pays ont été victimes de Daech. La Russie avec l'attentat contre son avion qui ramenait 240 touristes à Saint-Pétersbourg, et la France avec les attaques sur son propre territoire. Quant aux divergences que nous pouvons avoir sur le sort de Bachar al-Assad, ce ne sont peut-être pas des divergences éternelles.

Vous estimez que c'est aux nations sunnites de lutter en première ligne. Mais elles sont tout de même largement soupçonnées d'avoir financé Daech à ses débuts...
Daech a pu être financé à ses débuts par les Saoudiens, mais cela fait longtemps que les fonds ont été coupés, parce que désormais Daech menace en premier lieu les pays arabes sunnites du Golfe, qu'il considère comme des pays apostats. Quant à la contribution de ces pays sur le terrain, c'est de troupes au sol que je parle. Car si la Russie, la France et d'autres pays peuvent bombarder des positions, on sait très bien qu'une intervention terrestre occidentale est l'autre objectif de Daech, qui veut tendre un piège comparable à l'Irak de2003, une erreur qui a finalement conduit à l'acte de naissance de Daech. Pour le moment, les pays sunnites du Golfe – Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, Émirats arabes unis – ne veulent pas y aller. Ils sont engagés au Yémen, qui ne me semble pas être la plus grande priorité. Il faut donc entamer un dialogue fort avec eux dans la mesure où nous sommes face à une forte contradiction : les pays occidentaux ne veulent pas aller au sol parce que cela renforcerait Daech sur le long terme et, en même temps, s'il n'y a pas d'intervention au sol, il n'y aura pas de victoire définitive sur Daech.

Si on combine attaques au sol et bombardements d'une large coalition, on peut donc stopper et détruire Daech ?
Si le territoire est reconquis, Daech disparaîtra. Certes, ils peuvent s'éparpiller. Mais s'ils perdent une assise territoriale et une grande partie de leurs moyens financiers, leur capacité de nuisance sera sinon anéantie du moins très largement réduite. Mais cela ne se fera ni en quelques jours, ni en quelques semaines.
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