ANALYSES

Turquie : Erdogan a développé une obsession quasi pathologique contre Bachar

Presse
29 octobre 2015
Interview de Didier Billion - L'Opinion
Aux premières loges de la guerre en Syrie et alors que le conflit avec la minorité kurde vient de se rallumer, la Turquie vote, dimanche 1er novembre, pour élire son Parlement. Il s’agit du second scrutin législatif de l’année, après celui de juin, qui, faute de dégager une majorité, n’a pas permis de former un gouvernement. L’AKP, le parti islamo-conservateur du président Erdogan, espère toujours décrocher la majorité des sièges, même si les sondages ne l’indiquent pas. Une coalition avec le MHP (kémaliste) est envisagée.

Au début de la décennie, tout semblait aller pour le mieux en Turquie : une économie prospère, une démocratisation réussie grâce à des islamistes modérés, le dialogue avec les Kurdes, une influence régionale positive. On a l’impression que tout cela est parti à vau-l’eau : qu’est-ce qui n’a pas marché ?
La stratégie autoritaire du président Erdogan. Beaucoup plus qu’une dérive, il s’agit d’une stratégie politique, mise en œuvre à l’orée des années 2010 et qui s’est amplifiée récemment. Ce raidissement du pouvoir s’explique à la fois par les succès électoraux de l’AKP et par les faiblesses de l’opposition. De 2002 jusqu’en juin 2015, l’AKP a gagné systématiquement toutes les élections, Erdogan ayant lui-même été élu président de la République dès le premier tour en 2014. Face au rouleau compresseur de l’AKP, l’opposition parlementaire rencontre une vraie difficulté à s’affirmer comme une alternative. L’AKP s’est ainsi cru tout permis, Erdogan considérant qu’il avait un boulevard devant lui. D’autant que les résultats économiques étaient là. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, le revenu moyen par tête a été multiplié par 2,5. En 2010-2011, le taux de croissance était de presque 10 % par an, le meilleur de l’OCDE. Mais, dans le même temps, on a vu se développer un affairisme terrifiant qui a profité aux dirigeants de l’AKP et aux proches d’Erdogan.

De quand date le retournement de situation ?
2013 a marqué une accélération de la tendance autoritaire du pouvoir, avec deux crises. D’abord, les manifestations autour du parc Gezi, violemment réprimées. Les manifestants étaient principalement les enfants des nouvelles classes moyennes, bénéficiaires de la croissance économique. Ce ne fut pas une crise de régime, mais le caractère politique du mouvement était évident et incarnait le premier grand défi provenant de la rue. A partir de ce moment, Erdogan a utilisé un langage d’affrontement et de polarisation. Il déclarait alors : « Nous sommes la majorité et donc nous décidons », sans tenir compte des opinions minoritaires et sans dialoguer avec elles. La même année, il y eut ensuite le clash avec la confrérie de Fethullah Gülen, un réseau islamique qui était initialement proche du pouvoir AKP. Des nuances politiques sont apparues, mais surtout des conflits autour du partage du gâteau… Les « gülenistes » étaient influents dans la police et la justice. Des centaines de policiers et de magistrats ont été victimes d’une chasse aux sorcières. L’Etat de droit a alors été malmené. Cela traduit l’autoritarisme sous-jacent de la culture politique turque, qui traverse tous les partis, même si la transition démocratique du pays date de l’après-1945. On ne peut toutefois pas dire que la Turquie est une démocratie apaisée.

Qu’en est-il des partis d’opposition ?
Il y en a trois principaux, mais ils sont divisés. Le plus ancien est le CHP, le Parti républicain du peuple, qui défend les couleurs du kémalisme – du nom de Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne. Il s’était rapproché de la gauche dans les années soixante-dix, mais il apparaît aujourd’hui crispé sur les fondamentaux du kémalisme, la laïcité et un nationalisme intransigeant. Il recueille en général 25 % à 30 % des voix – l’un des enjeux du scrutin étant de savoir s’il peut franchir les 30 %. On trouve ensuite le Parti d’action nationaliste, dont les racines sont à l’extrême droite. Ce sont des souverainistes de droite, très hostiles aux Kurdes et contre l’adhésion à l’UE. Il se situe autour de 15 % des voix. Enfin, il y a le nouveau HDP, le Parti démocratique des peuples. Il est dirigé par Selahattin Demirtas, qui possède charisme et sens politique très aigu, et est parvenu à franchir, lors des législatives de juin et pour la première fois, la barre des 10 %, avec 13 % des suffrages, privant ainsi l’AKP de la majorité absolue au Parlement. Ce parti s’enracine dans le nationalisme kurde et entretient des liens avec le PKK – considéré comme une organisation terroriste – mais il a su devenir un parti national turc, en ralliant une partie de la gauche. C’est l’alliance politique paradoxale de grandes familles kurdes conservatrices de l’Est du pays et de groupes progressistes, comme les mouvements gays, écologistes ou de gauche radicale. A noter que dans le sud-est de la Turquie, la région kurde, il n’y a de facto que deux partis : l’AKP, hier majoritaire, et le nouveau HDP.

L’AKP d’Edorgan semblait bien engagé sur la voix d’une solution de la question kurde. Pourquoi la guerre recommence-t-elle ?
On appelle cela en Turquie le « processus de résolution » et Erdogan a en effet eu le courage de l’initier fin 2012 avec des contacts avec le PKK, dont le dirigeant historique Öcalan est emprisonné depuis 1999. Il y avait eu auparavant quelques ouvertures, avec la création d’une télévision en langue kurde ou l’autorisation d’utiliser des prénoms kurdes. Certes, des résistances existaient dans les deux camps – le PKK étant lui-même divisé entre les politiques et les militaires – mais les choses allaient de l’avant. Depuis les élections de juin, avec la percée du HDP, le processus ne fonctionnait plus. Puis l’attentat de Süruç, fin juillet, contre les Kurdes, suivi de l’assassinat par le PKK de deux policiers, dans leur lit, a déclenché une nouvelle lutte à mort. Erdogan veut désormais criminaliser le HDP. Quant aux bombardements turcs, environ 90 % visent le PKK et 10 % seulement l’Etat islamique en Syrie…

Sur la Syrie, on a assisté à un profond revirement turc. Que s’est-il passé ?
La politique extérieure de la Turquie a été théorisée par l’actuel Premier ministre Ahmet Davutoglu, un universitaire spécialiste des relations internationales, et ancien ministre des Affaires étrangères. Son idée essentielle était que la Turquie allait s’imposer comme leader régional dans sa profondeur stratégique (Balkans, Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale et même Afrique noire). Une phrase résumait cet objectif : « Zéro problème avec nos voisins ». Les mauvaises langues disent qu’aujourd’hui c’est « Zéro voisin sans problème » ! Au moment du Printemps arabe, Erdogan s’est vu comme le grand frère. Certes, les Arabes regardaient la Turquie avec beaucoup d’intérêt, mais s’en méfiaient aussi, parce qu’ils se souvenaient de leur domination au temps de l’Empire ottoman. A cet égard, la Syrie est un cas d’école. Traditionnellement, les deux pays étaient opposés : il y avait des querelles sur le partage de l’eau, un conflit territorial autour du Sandjak d’Alexandrette, le soutien de Damas aux Kurdes du PKK et le fait que la Turquie est dans l’Otan alors que la Syrie était alliée des Russes. Mais, grâce à Erdogan, il y a eu un rapprochement spectaculaire, avec la suppression des visas et même la tenue de conseils des ministres en commun ! Au début de la révolution syrienne, Erdogan a recommandé la modération à Bachar, mais celui-ci n’en a rien fait, ce qui a fâché Erdogan. Il a développé une obsession quasi pathologique contre Bachar, devenant l’un des principaux soutiens de la rébellion. On doit s’interroger sur l’incapacité des autorités politiques turques à comprendre les dynamiques politiques chez son voisin… La Turquie s’est rapprochée de l’Arabie saoudite et du Qatar pour soutenir l’Armée de la conquête, qui rassemble les salafistes et al-Nosra, la branche locale d’al-Qaïda. On peut parler d’une complaisance à l’égard de l’Etat islamique jusqu’à ces derniers mois.

Les relations de la Turquie avec l’Union européenne sont désormais liées à la question des migrants, comme on l’a vu avec la récente visite d’Angela Merkel à Ankara. Comment voyez-vous l’évolution de la situation ?
Il faut d’abord saluer l’effort réalisé par la Turquie pour accueillir sur son sol 2,2 millions de réfugiés syriens, dont 400 000 dans des camps. Quant à la visite de Merkel, son timing est critiquable, car elle a eu lieu juste avant les élections et peut apparaître comme un soutien à Erdogan. La chancelière a toujours été contre l’adhésion de la Turquie à l’UE, lui préférant l’idée de partenariat privilégié et elle n’a pas prononcé ces mots lors de sa visite. Je reste partisan de maintenir la perspective d’une entrée de l’UE, entre autres parce que les négociations permettent de peser sur la stratégie autoritaire de Erdogan. Mais pour l’heure, il n’y a guère d’espoir qu’elles puissent repartir. Pourtant, un récent sondage du REW Research Center indique que 55 % des Turcs sont toujours favorables à une telle adhésion, 32 % sont contre.
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