ANALYSES

Elections législatives en Turquie : la stratégie gagnante d’Erdogan

Interview
2 novembre 2015
Le point de vue de Didier Billion

Le parti du chef de l’Etat a remporté ces élections législatives avec un score avoisinant 50% des suffrages exprimés. Comment interprétez-vous cette large victoire ? La stratégie de la tension mise en place par le président durant cette seconde campagne électorale s’est-elle avérée efficace ?


Erdogan fait une nouvelle fois la preuve de son sens politique. Il administre la preuve qu’il comprend parfaitement les dynamiques politiques et sociales au sein de son propre pays. Au-delà des erreurs commises et des mesures liberticides qu’il a prises, et elles sont nombreuses au cours des dernières années, sa politique de polarisation, sa stratégie de la tension qu’il a initiée, notamment depuis l’attentat de Suruç à la fin du mois de juillet et renforcée par l’attentat d’Ankara en octobre, a abouti à ce qu’il avait cherché. Son objectif était de capter une partie de l’électorat nationaliste qui lui avait fait défaut lors du scrutin du mois de juin dernier. C’est, du point de vue de ses intérêts et de ceux de son parti, mission accomplie. La stratégie de la tension a été particulièrement bien menée, en dépit des très vives inquiétudes que l’on peut avoir sur le climat liberticide qui règne en Turquie, notamment en ce qui concerne les libertés de la presse.


Par ailleurs, au vu des tensions qui existent et des risques sécuritaires, les partis d’opposition ont du faire au cours des dernières semaines profil bas. Le Parti démocratique des peuples (HDP) n’a par exemple pas fait de grand meeting depuis l’attentat d’Ankara du 10 octobre dernier, craignant pour la sécurité de ses militants. Au niveau des médias, il n’y a pas eu de temps de parole équitable entre les différents partis, ce qui a ainsi concouru au très bon score atteint par le parti présidentiel, le Parti de la justice et du développement (AKP). Enfin, il ne faut pas oublier que l’AKP dirige la plupart des grandes et moyennes villes en Turquie et que la bonne gestion municipale, ainsi que la pratique du clientélisme, sont aussi des éléments qui peuvent amplifier les votes et les choix politiques qui ont été initiés et décidés par le président Erdogan.


Comment expliquer le faible score des partis d’opposition ?


Le parti qui arrive en deuxième position et dont on ne parle quasiment pas jusqu’à présent est le Parti républicain du peuple, parti kémaliste. Ce parti reste à son niveau habituel. Cela signifie que dans le climat de tension évoqué précédemment, ce parti n’a pas réussi à s’imposer comme une alternative possible à Erdogan.


Le second parti d’opposition, le Parti d’action nationaliste, connaît quant à lui un net recul, passant de 16,3% des voix en juin dernier à 11,9% aujourd’hui. Son groupe parlementaire passe de 80 à 41 députés. La stratégie de la tension, le langage nationaliste du président Erdogan, se présentant lui et son parti comme les seuls réels défenseurs des intérêts de la Turquie, les seuls véritablement capables de protéger le pays contre des agressions extérieures et notamment terroristes, ont coûté au parti nationaliste qui n’a pas réussi à faire mieux. Une partie de son électorat s’est ainsi reportée sur Erdogan.


Enfin le troisième parti d’opposition, le parti démocratique des peuples (HDP) sort légèrement affaibli de ce scrutin. Il faisait un peu plus de 13% des suffrages au mois de juin, il n’en fait plus que 10,70%. En même temps, il a réussi son objectif de se maintenir au-dessus des 10%. Il faut rappeler qu’en Turquie, si un parti n’a pas obtenu 10% des suffrages exprimés au niveau national, il n’a aucune représentation parlementaire. Le HDP prenait un risque assumé. Il s’en sort puisque son groupe parlementaire reste à une soixantaine de députés. Même s’il y a un léger recul, ce parti ne s’est pas affaissé et il s’agit d’un groupe parlementaire important. Ce parti a connu un recul limité qui s’explique probablement par le fait que les grandes familles conservatrices traditionnelles de l’Est et du Sud-Est de la Turquie qui avaient appelé à voter pour lui au mois de juin se sont rétractées au vu du climat de désagrégation chaotique dans de nombreuses villes de ces régions, et également en raison de la reprise des combats armés militaires contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Une partie de ces chefs de familles se sont dégagés du vote HDP pour se reporter sur l’AKP.


On ne peut pas dire que les partis d’opposition font un faible score. Il n’est certes pas à la hauteur de leurs espoirs et ils sont loin derrière le parti d’Erdogan, mais ils se maintiennent, sauf le Parti d’action nationaliste.


Quels sont les objectifs d’Erdogan ? Se dirige-t-on vers une présidentialisation du régime turc ?


Au niveau constitutionnel, la présidentialisation va s’avérer compliquée mais pas impossible. Il y a 550 députés au sein du parlement. Pour procéder à une modification constitutionnelle, il faut une majorité qualifiée. La première solution pour cette majorité qualifiée est de recueillir la majorité des deux-tiers, soit 367 députés, auquel cas un seul vote permet de modifier la constitution. Erdogan est à 316 députés, donc loin du compte. La deuxième possibilité réside dans un vote de deuxième type de majorité qualifiée, aux trois-cinquièmes, soit 330 députés, qui donne possibilité de recourir à un référendum. Dans ce cas de figure, il lui en manquerait 14. Il n’est pas impossible que par des tractations, dont il est aujourd’hui impossible de définir les modalités, il arrive à récupérer 14 députés qui voteraient cette possibilité de recourir à un référendum pour un changement constitutionnel.


Concernant la présidentialisation de facto, au vu de l’excellent score que réalise le parti d’Erdogan, et le fait qu’il reste au centre du jeu politique, sa pratique va être présidentielle. S’il n’y parvient pas par la modification constitutionnelle, il y parviendra dans les faits, ce qui est assez préoccupant. Les partis d’opposition ne sont pas en mesure de s’opposer avec efficacité à cette présidentialisation du pays.


Par ailleurs, les objectifs d’Erdogan sont de replacer la Turquie comme un État qui s’affirme dans la région et au niveau international. Il ne faut pas sous-estimer le fait qu’il ne cesse de rappeler son objectif de placer la Turquie dans les dix premiers pays du monde au niveau économique en 2023, date du centenaire de la fondation de la république. La politique de grands travaux va repartir. De ce point de vue, le fait qu’il recueille presque 50% des suffrages exprimés va lui permettre de faire passer ses projets politiques.


Enfin, en termes de politique étrangère et notamment au niveau régional, la Turquie se trouve en porte à faux sur la crise syrienne. Erdogan continue d’exiger le départ préalable de Bachar al-Assad avant tout début de négociation. Ce n’est pas vers quoi on se dirige. Ni les Américains ni les Russes ne sont sur cette longueur d’ondes. Ces États considèrent qu’il faudra sortir le président syrien mais à l’issue d’un processus politique. Cette crise syrienne, à travers les deux millions deux cent mille réfugiés et les six milliards de dollars dépensés par l’État turc sans aucune aide extérieure, génère une difficulté pour Erdogan. Il faut résoudre cette crise syrienne dans les meilleurs délais pour le peuple syrien d’une part mais aussi pour les intérêts de la Turquie. Je crains qu’Erdogan ne soit pas tout à fait sensible aux arguments rationnels qui l’inciteraient ou l’obligeraient à modifier sa ligne sur ce dossier.

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