ANALYSES

Iran, nouveau joueur du Grand Jeu ?

Tribune
30 octobre 2015
L’accord sur le programme nucléaire iranien a franchi avec succès les deux principaux obstacles que représentaient les validations respectives du parlement iranien et du Congrès américain. Si chacune des parties respecte ses engagements, les sanctions devraient être progressivement levées à partir de janvier 2016. Le processus devrait sans doute provoquer une réaffirmation économique et politique de l’Iran dans l’espace eurasiatique, et notamment en Asie centrale.

L’intérêt de l’Iran pour l’Asie centrale n’est pas récent. Téhéran avait ainsi tenté, sans grand succès, de développer son influence au sein des ex-Républiques soviétiques dans les années 1990. La volonté de garder de bonnes relations avec les Etats-Unis, puis l’instauration des régimes de sanctions à l’encontre de l’Iran avaient jusqu’alors freiné le rapprochement des Etats centrasiatiques avec Téhéran. L’arrivée d’Hassan Rohani au pouvoir en 2013 va modifier la donne, puisque celui-ci, parallèlement à l’ouverture d’un dialogue serré avec Washington, souhaite faire du développement des relations avec l’Asie centrale une priorité de sa politique régionale.

Cette initiative rencontre un accueil plutôt favorable de la part des gouvernements centrasiatiques, qui voient dans leur voisin méridional une opportunité de désenclavement vers le Sud. Largement dépendants des réseaux russes et chinois pour leur exportation de matières premières (gaz, pétrole, minerais, blé, coton principalement), les pays d’Asie centrale ont tout intérêt au développement d’une « troisième voie », qui les connecterait à l’Europe via la Turquie, au Golfe et au sous-continent indien. Plus généralement, les Etats centrasiatiques considèrent que la multiplication des partenaires participe à relativiser la puissance politique et économique des deux grands voisins russes et chinois, et leur permet de se dégager des marges de manœuvre.

D’autre part, la levée des sanctions devrait donner à l’Iran davantage de marge de manœuvre dans sa politique afghane, dont les intérêts convergent de plus en plus avec ceux des Américains mais également des Russes et des capitales centrasiatiques. L’évolution de l’Afghanistan est en effet l’un des enjeux sécuritaires majeurs pour les pays de la région qui redoutent, outre le narcotrafic, un retour des Talibans ou pire, l’expansion de l’Etat islamique. La porosité des frontières turkmènes, ouzbèkes et tadjikes est un sujet d’inquiétude permanent, y compris pour la Russie, d’autant que la situation politique, économique et sociale en Asie centrale pourrait favoriser l’émergence ou le développement de groupes extrémistes.

Le retour de l’Iran dans le fameux « Grand Jeu » est donc perçu, sous cet angle, comme une bonne nouvelle. En terme économique, la compétition entre les différents acteurs se révèle en outre à l’avantage de la région centrasiatique, qui accueille des investissements complémentaires en matière d’infrastructures de transports (d’énergie mais aussi de marchandises). La Chine a, par exemple, lancé son grand projet de « nouvelle route de la Soie » en 2013, reliant son territoire à l’Europe par deux voies, terrestre et maritime, tandis que l’Iran, soutenu par l’Inde qui en bénéficierait, organise un axe Nord-Sud, qui se concrétise déjà par l’inauguration fin 2014 d’une liaison ferroviaire Kazakhstan-Turkménistan-Iran, dont l’objectif est de faire passer le commerce trilatéral de 3 millions à 20 millions de tonnes en 2020. La ligne permettra notamment d’exporter les céréales kazakhstanaises (notamment du blé et de l’orge), dont l’Iran est devenu le premier importateur en 2014.

Toutefois, les bénéfices d’une montée en puissance et en influence de l’Iran pour la région ne sont pas si univoques, notamment en matière énergétique. Téhéran, dans sa volonté de s’imposer en hub énergétique régional, pourrait en effet perturber certains projets de gazoducs en cours en Asie centrale, et notamment ceux qui ne traversent pas son territoire. Le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI), dont la construction a été maintes fois repoussée, pourrait en faire les frais. De la même manière, l’Iran s’oppose, tout comme la Russie, à l’éventualité d’un gazoduc transcaspien (TCP, reliant le Turkménistan à l’Azerbaïdjan), soutenu par l’Union européenne, mais bloqué à ce jour, notamment faute de consensus juridique sur le statut de la mer Caspienne. En outre, l’Iran, dont les sous-sols renferment les deuxièmes réserves mondiales de gaz (deux fois plus que le Turkménistan et plus de vingt fois plus que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan), va représenter une concurrence de poids face aux producteurs centrasiatiques sur un marché dont les cours ne devraient pas subir de hausse notable à court et moyen terme.

Libéré des sanctions à son encontre, l’Iran devrait ainsi jouer un rôle capital dans l’avenir de la région centrasiatique. Reste à savoir l’attitude qu’adopteront les autres acteurs en présence (Russie, Chine, Etats-Unis, Turquie) face à une présence plus affirmée de Téhéran dans la zone et si les potentiels bénéfices économiques, issus du désenclavement, arriveront assez tôt pour enrayer la spirale économique et sociale inquiétante de la région centrasiatique.
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