ANALYSES

La crise des réfugiés, révélatrice d’une Europe de plus en plus divisée ?

Interview
29 octobre 2015
Le point de vue de Pascal Boniface
Angela Merkel a déclaré que la crise des réfugiés était « une des plus grandes épreuves de l’Union européenne ». Partagez-vous ce constat ?
C’est effectivement l’une des plus grandes épreuves de l’Union européenne. Il y en a eu d’autres avant et il y en aura d’autres après. La crise de l’euro a notamment été une crise très importante pour l’UE, ainsi que les différents élargissements qu’a pu connaître l’Europe. Depuis son origine, l’UE est traversée par des crises fréquentes et régulières qui très souvent d’ailleurs lui permettent d’aller plus avant. Cela avait commencé par la crise relative à l’échec de la communauté européenne de défense. Bien que ce ne soit ni la première ni la dernière, il est certain que cette crise des réfugiés représente une grande épreuve pour l’UE, qui s’avère difficile à passer en raison des grandes divisions de conceptions. Mais ce n’est pas la première fois ni la dernière fois que les pays européens ont du mal à se mettre d’accord. On peut se féliciter que la France et l’Allemagne, qui ne sont pas dans la même situation en matière d’emploi ou de démographie, aient adopté une réponse politique commune vis-à-vis de l’accueil des réfugiés. Le couple franco-allemand, lui, n’est pas en si mauvais état.

La crise des réfugiés semble révélatrice d’une Europe de plus en plus divisée. Le projet européen peut-il y survivre ?
Il y a une crise du projet européen dans la mesure où les populations de l’Union éprouvent une fatigue à l’égard de la construction européenne. Ils se sentent de moins en moins concernés et le manifestent à travers leur vote ou leur abstention. L’UE bénéficie paradoxalement d’une très grande attractivité en dehors de ses frontières, qu’il s’agisse des nations qui veulent la rejoindre ou des individus comme ces réfugiés. Ce qui paraît plus grave, c’est que nous sommes en train de reconstituer une frontière Est-Ouest entre les pays européens. Les pays non méditerranéens de l’Est européen ayant rejoint l’UE en 2004 semblent séparés des autres, pas seulement sur la crise des réfugiés. Ces derniers se droitisent de plus en plus et adoptent une posture de rejet vis-à-vis des réfugiés, des immigrés et de l’islam.
On observe également cette division européenne sur la posture à avoir à l’égard de la Russie, les pays de l’Est faisant part d’une plus grande rigidité. L’attitude des pays nouvellement membres de l’UE est parfois assez éloignée des principes et des valeurs européennes. Il y aurait sur ce point des clarifications à avoir avec ces pays qui sont de plus en plus fermés et qui s’éloignent des valeurs communautaires.

Au-delà des décisions prises pour pallier l’urgence d’accueillir dignement ces populations, n’est-ce pas révélateur de l’incapacité de la communauté internationale à apporter des solutions politiques aux résolutions de conflits, principales sources de réfugiés ?
La crise ne pourra pas se résoudre rapidement tant que l’on n’aura pas joué sur les causes profondes. Tant que la guerre en Syrie continuera et que se maintiendra le régime actuel en Erythrée, les gens préfèreront risquer leur vie en venant en Europe plutôt que d’avoir la quasi-certitude de la perdre en restant chez eux. On voit bien aujourd’hui que l’extrême déstabilisation qu’a été la guerre d’Irak en 2003, l’intervention militaire en Libye en 2011 et la guerre civile en Syrie ne finissent pas de produire des effets.
Plus grave encore, les problèmes auxquels nous sommes confrontés risquent d’être relativement mineurs par rapport aux conséquences des défis à venir. Le premier est celui du réchauffement climatique. Ce sont en effet des millions de réfugiés climatiques potentiels si l’on ne parvient pas à un accord pour lutter contre ce phénomène.
Le second est le défi démographique du Sahel qui connaît une très forte croissance démographique. Il y avait 3 millions d’habitants au Niger lors de l’indépendance ; il y en a 19 millions aujourd’hui et il y en aura 40 millions en 2035. Dans l’Afrique sahélienne francophone, il y a 67 millions d’habitants. Il y en aura 130 millions en 2035 et entre 165 et 170 millions en 2050. Le constat du livre de Serge Michailof « Africanistan » est très inquiétant. En lançant la guerre en Irak en 2003, George W. Bush a fait l’objet de très nombreuses critiques mais sa politique d’hostilité aux politiques de contrôle de natalité dans les pays africains pour des raisons religieuses est également quelque chose qui risque de coûter. Dans la mesure où ces pays ne disposent pas d’une croissance économique de nature à compenser leur croissance démographique, on risque de faire face d’ici quelques années à un défi encore plus grave. Il serait peut-être temps de prendre le problème à la racine plutôt que d’y être confronté par surprise d’ici une dizaine d’années.
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