ANALYSES

Libye : les conséquences du rejet du plan de paix de l’ONU

Interview
26 octobre 2015
Le point de vue de Kader Abderrahim
Le refus du plan de paix de l’ONU par les deux parlements éloigne de plus en plus la perspective d’un gouvernement d’union en Libye. Ce trou noir institutionnel risque-t-il de s’inscrire dans le temps ?
Les deux entités politiques du pays qui se disputent le pouvoir en Libye depuis l’an dernier - le Parlement de Tobrouk, basé à l’Est du pays et reconnu par la communauté internationale, et le Parlement de Tripoli - ont refusé d’entériner le gouvernement d’union nationale proposé par l’ONU. Depuis le 20 octobre, sur le plan institutionnel, la Libye n’a donc plus de gouvernement ni de parlement légitime, la période intérimaire s’étant achevée. C’est un vrai problème car on l’a vu, quasi immédiatement, les combats entre les factions rivales ont repris de plus belle. Cela obère aujourd’hui encore un peu plus la perspective d’un accord de paix à court terme, ce qui était envisageable avec la mission des Nations unies et les bons offices du représentant spécial des Nations unies en Libye, Bernardino Léon. Quatre ans après la mort de Mouammar Kadhafi, aucune solution à la crise ne semble se profiler. Il faut reprendre au plus vite ces négociations mais, pour le moment, ce sont surtout les armes que l’on entend.

Quelles sont les conséquences de cet accord de paix avorté pour les pays voisins et la stabilité régionale ?
Le danger est avant tout pour la Libye. Le fait d’avoir basculé dans ce trou noir ne donne aucune légitimité à aucun des belligérants. A Tripoli ou à Tobrouk, chacun pouvait jusque-là se prévaloir d’une légitimité relative. C’est aujourd’hui terminé puisque le 20 octobre était la date fatidique. Par ailleurs, la menace est évidemment présente, depuis le début de la guerre civile en Libye, pour ses voisins, à savoir la Tunisie, l’Egypte et dans une moindre mesure l’Algérie. Il y a une organisation terroriste qui s’est implantée en Libye et qui ne cesse de progresser, à l’aune des divisions des deux gouvernements installés dans les deux grandes villes de l’Est du pays. La petite Tunisie n’a pas les moyens de se prémunir contre d’éventuelles incursions terroristes sur son territoire. Elle tente de maintenir sur les rails son processus démocratique engagé depuis le mois de janvier 2011.

Quelle est la réalité de la progression de Daech en Libye ?
Daech contrôle aujourd’hui environ 25% du territoire, ce qui est considérable. Au-delà de cet aspect, les divisions internes et le rejet de l’accord proposé par Bernardino Léon font que certains éléments les plus radicaux, notamment à Tripoli autour de Fajr Libya ou d’Al-Qaïda, pourraient bien se rassembler sous la bannière de Daech, voyant que ceux qui sont censés présider à l’avenir de la Libye sont incapables de s’entendre. C’est ce que recherche Daech, sa stratégie consistant à rassembler l’ensemble des déçus des deux gouvernements libyens. Cela représente un grand risque pour l’ensemble de la région et en particulier pour l’Egypte, pays frontalier de la Libye. La progression du groupe terroriste s’est faite très rapidement et la reprise aujourd’hui des combats entre factions rivales font que Daech attend à la manière d’un viticulteur qui attend que le fruit mûr tombe de l’arbre. La situation est très inquiétante et il faut reprendre au plus vite les négociations.
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