ANALYSES

Intervention russe en Syrie : quelle stratégie ?

Interview
6 octobre 2015
Le point de vue de Philippe Migault
Quelle est la stratégie militaire russe en Syrie ? Pourquoi intervient-elle maintenant ?
La stratégie militaire russe en Syrie est simple. Elle consiste à répondre à la progression des bandes rebelles dans le Nord-Ouest du pays et dans les faubourgs de Damas, la Russie considérant qu’il y avait un véritable risque d’effondrement des forces de Bachar al-Assad dans certaines zones du front et la possibilité pour les forces rebelles d’arriver jusqu’à la côte, donc de couper en deux la « Syrie utile », c’est-à-dire celle qui va de Lattaquié jusqu’à Damas. Cette analyse des services russes est d’ailleurs partagée par les services de renseignement français qui considéraient ces derniers temps qu’on pouvait assister à un effondrement des forces du président syrien. La Russie est intervenue pour sauver ce réduit côtier, sauver la « Syrie utile », notamment alaouite, l’objectif étant de donner un coup d’arrêt par des frappes ciblées sur l’opposition syrienne, que celle-ci soit composée des troupes de l’État islamique, de l’armée syrienne libre ou d’Al Nosra.

Où en est l’état des forces armées russes ? Quid de la mise en place de la réforme des armées russes et de l’impact de la crise financière ?
L’état des forces des armées russes s’est sensiblement amélioré depuis la guerre de Géorgie, en 2008. Elles bénéficient d’un plan de modernisation extrêmement ambitieux, de vingt-trois mille milliards de roubles, qui court jusqu’en 2020 et prévoit un renouvellement de 70% des matériels. L’intervention russe en Crimée, modèle de professionnalisme, a permis de constater les premiers effets de ce programme. Dans le cadre de la Syrie, les armées russes n’opèrent plus du tout de la même manière qu’elles pouvaient le faire en Tchétchénie, les forces russes ayant désormais à leur disposition des armes intelligentes. Le programme de modernisation a permis d’équiper l’armée de l’air de nouveaux appareils, notamment les Sukhoï-34, aptes à la mise en œuvre d’armes intelligentes avec une grande précision de frappe, ce qui permet de limiter les dégâts collatéraux. Nous avons donc à faire à une force modernisée qui n’utilise plus sa tactique habituelle du rouleau compresseur peu soucieux des pertes, que ce soit celles de l’adversaire ou les siennes. Quant à l’impact de la crise financière que connaît la Russie depuis maintenant deux ans, il est relativement limité dans la mesure où le pays a décidé de sanctuariser ses investissements en matière de défense. La quasi-totalité des programmes initiés suivent leur cours même si certains d’entre eux ont fait l’objet d’un allongement au-delà des délais initialement prévus.

La diplomatie russe peut-elle être considérée comme un modèle pertinent ?
Si l’on parle de modèle pertinent en termes d’indépendance de la diplomatie et de la capacité à agir avec ses propres armes et à peser avec sur la scène internationale, la diplomatie russe apparaît effectivement comme un modèle pertinent. Mais elle ne peut être un modèle pertinent que pour une puissance ayant les moyens de ce type de politique. Il s’agit de moyens militaires, économiques mais aussi de la volonté politique. C’est surtout là, en fait, que la Russie se singularise en Europe : elle reste la seule puissance européenne qui entend mener la politique étrangère qu’exige ses intérêts sans se soucier de celle des Etats-Unis.
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