ANALYSES

La Chine est-elle généreuse ?

Interview
1 octobre 2015
Le point de vue de Barthélémy Courmont
Le président chinois Xi Jinping a annoncé le 26 septembre à la tribune de l’ONU la création d’un fonds d'aide au développement, de 2 milliards de dollars, destiné aux pays les plus pauvres de la planète. Par ailleurs, la Chine annulera la dette des pays les moins avancés, celle des pays au développement freiné par leur enclavement, ainsi que celle des petits pays insulaires en développement, pour les prêts sans intérêts intergouvernementaux exigibles d’ici fin 2015. Cette annonce spectaculaire s’inscrit dans le cadre d’une année riche en avancée sur le front des investissements à l’étranger de la part de Pékin, marquée notamment par la création de la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (AIIB) au printemps dernier. A cela s’ajoutent les immenses investissements à l’étranger, en particulier dans les pays en développement, et de manière ciblée dans les infrastructures. Générosité ou calcul ? Les opinions divergent selon les grilles de lecture.

Pourquoi les infrastructures

Création d’une banque qui leur est consacrée ; achats d’aéroports, d’installations portuaires ; constructions de routes et de voies ferrées ; projets pharaoniques, du canal du Nicaragua aux routes transcontinentales ; amorce de délocalisation en direction de pays à faibles salaires… La Chine privilégie aujourd’hui les investissements dans les infrastructures. Cela s’explique en grande partie par la volonté de préparer la Chine de demain, et de maintenir une croissance dynamique. En fait, c’est justement parce que la croissance chinoise connait un ralentissement que Pékin mise sur les moyens permettant à terme de limiter les coûts de transport, en vue d’optimiser les exportations. Pékin mise également sur des accès favorisés avec les consommateurs des pays en développement, et les fournisseurs de matières premières dont la croissance chinoise a besoin. En renforçant son aide, et annulant la dette des plus faibles, Pékin se positionne dans des régions à forte croissance, et sur lesquelles elle devra s’appuyer pour assurer sa propre croissance. En ce sens, il s’agit d’un calcul qui associe les discours tiers-mondistes idéalistes de Zhou Enlai dans les années 1950 et les besoins économiques actuels – et futurs. L’AIIB est sans doute le meilleur exemple de ce calcul.

Une offensive de charme

Et si, à l’inverse, ce geste était la manifestation d’une générosité de Pékin à l’égard des pays les plus démunis ? C’est en tout cas la version officielle. « Aujourd’hui, la Chine, pays exemplaire, qui est passé de la pauvreté à la puissance, doit-elle réaliser des choses pour les pays ‘pauvres’ et ‘faibles’ ? », s’interrogeait ainsi le très officiel Quotidien du Peuple, comme pour appuyer ce qui est présenté comme un acte de générosité. Notons au passage, dans les termes utilisés, une rupture avec l’humilité sur la scène internationale prônée par Deng Xiaoping et, plus près de nous, par les références permanentes de Wen Jiabao au fait que la Chine reste un pays pauvre. La Chine semble ici prendre conscience de son statut de puissance, et le revendique en offrant ses services aux plus démunis. Cette annonce fut bien accueillie parmi les puissances, qui se réjouissent d’une implication plus grande de Pékin, mais aussi et surtout parmi les récipiendaires de cette nouvelle donne, dans lesquels l’image de la Chine est confortée. Depuis déjà une bonne décennie, la stratégie de soft power de la Chine associe une volonté d’offrir un meilleur visage, et de multiplier les efforts afin de renforcer l’influence de Pékin dans le monde. Cette nouvelle annonce s’inscrit aussi dans cette stratégie de séduction.

Qu’en pensent les Chinois ?

Sincère ou calculée, la générosité manifestée par Xi Jinping à l’ONU ne plait pas à tout le monde en Chine, et les réseaux sociaux sont agités depuis quelques jours autour de ce qui est perçu par certains comme une forme d’aveuglement, compte-tenu des difficultés sociales auxquelles ce pays fait face, et des immenses besoins à l’intérieur même de son territoire. On note également parmi les critiques l’absence de « retour sur investissement », de nombreux internautes reprochant à leurs dirigeants de miser sur des secteurs peu rentables, et même souvent sans relation avec les intérêts économiques et commerciaux nationaux. De « gagnant-gagnant », le partenariat que la Chine propose avec les pays en développements est ainsi dénoncé comme ayant évolué vers une forme de mécénat dont les bénéfices restent flous. En clair, de nombreux Chinois semblent reprocher à leurs dirigeants de ne pas être suffisamment calculateurs, et trop généreux. A défaut de se réjouir de ce cynisme (si la Chine est généreuse, les Chinois, eux, ne le seraient donc pas ?), il faut y voir une forme de maturité dans la société chinoise, qui commence à s’interroger sur les choix de ses dirigeants, et n’hésite plus à manifester son désaccord.
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