ANALYSES

Changement climatique : quelle réalité pour la course à l’Arctique ?

Tribune
24 septembre 2015
A dix semaines de l’ouverture de la COP21, l’Arctique s’invite toujours davantage dans les débats stratégiques. Le volume de sa banquise vient d’atteindre le 11 septembre 2015 son minima annuel [1] (4,41 millions de km², soit une valeur de 41% inférieure à la moyenne de 1981-2010) alors que le président américain avait accordé au mois d’août l’autorisation, certes limitée mais réelle, à la compagnie pétrolière Shell d’entreprendre des opérations d’exploration/production en mer des Tchouktches. Qualifiée de « sentinelle climatique », d’« eldorado énergétique » ou encore de « nouveau terrain d’affrontement des puissances », un retour sur la réalité stratégique de cette région s’impose.
Tout d’abord concernant les ressources. L’Arctique, faut-il le rappeler, abriterait selon l’étude de l’Institut américain de géologie, 13% des réserves non découvertes de pétrole et 30% des réserves non découvertes de gaz [2]. Si de nombreux forages avaient déjà été effectués dans les années 1980, ceux réalisés depuis ne permettent pas de lever cette hypothèque. Il faudrait, pour avoir des réponses plus précises, forer davantage, mais rien ne dit que les résultats seront au rendez-vous. Tempérer l’emballement sur ce point semble nécessaire. Shell avait par exemple rencontré d’importantes difficultés lors de ces dernières missions en Arctique [3] à l’été 2012, qui lui avaient coûté cher, et qui, elles, contrairement à une partie de la banquise, n’ont pas disparu (les conditions d’opération en milieu arctique restent singulières). Barack Obama a fait l’objet de nombreuses critiques pour avoir accordé ces autorisations à Shell, notamment sur le timing : il tentait en effet, quelques jours plus tard, de mobiliser le peuple américain autour de l’enjeu climatique en vue de la COP21 lors d’une visite en Alaska. Toutefois, le président américain reste le dirigeant de la première puissance mondiale et se comporte comme tel. Il ne considère pas que ces permis accordés nuisent aux intérêts nationaux, bien au contraire, et y voit un moyen d’assurer les approvisionnements énergétiques de son pays. Si les critiques sont légitimes car on peut regretter cette décision, l’étonnement est hypocrite, au moins autant qu’une partie de la réponse d’Obama pour se défendre, arguant que le mouvement avait été amorcé par son prédécesseur à la Maison Blanche.
Concernant les routes maritimes, il faut là encore nuancer les expectatives. Le passage du Nord-Est, longeant les côtes russes, est peut être de plus en plus régulièrement emprunté mais reste encore bien loin de constituer une route alternative aux passages traditionnels utilisés pour joindre l’Europe et l’Asie (par le détroit de Gibraltar puis Canal de Suez) et l’Europe à la côte pacifique des Etats-Unis (via le canal de Panama). De plus, les risques et coûts d’acheminements (primes, frais d’assurance, etc.), le manque d’infrastructures, la nécessité de faire escorter les navires par des brise-glaces, limitent encore et pour de nombreuses années l’attractivité de cette option. Le trafic maritime sur cette voie navigable a par ailleurs, pour l’ensemble de ces raisons, chuté, en volume de marchandises transporté, de 77% en 2014 [4].
Enfin, concernant l’étiquette de nouveau théâtre d’affrontement des puissances, la dispute autour de la souveraineté des Etats circumpolaires est souvent avancée. Là encore, le propos est à nuancer. Selon plusieurs chercheurs, les ressources disponibles se trouvent pour l’immense majorité dans les ZEE tels que définies par la Convention du droit de la mer dite de Montego Bay, et ne sont donc pas prétexte à des litiges frontaliers [5]. De même, si les Etats constituent des dossiers visant à étendre leurs ZEE, c’est en partie parce que le délai prévu de dix ans après ratification de ladite convention leur impose. Ne voulant prendre aucun risque, ils s’investissent donc dans ce processus de revendication (Russie, Danemark principalement). Pour l’heure, on observe effectivement une recrudescence de l’activité militaire dans la région : la Russie souhaite construire des bases le long du littoral (Moscou détient la moitié des côtes arctique) et des viols de zones de contrôle aérien ont été constatés par le Canada et la Norvège. Ceci étant, la coopération à travers le Conseil de l’Arctique, qui n’a certes qu’un rôle consultatif, demeure, et les déclarations apaisantes y sont régulièrement prononcées, personne ne voulant faire de la région une zone de confrontations majeure [6] ; de compétition ou de concurrence peut-être mais cela ne relève pas de la même logique ni des mêmes objectifs.
Certes, l’intérêt stratégique pour l’Arctique se renforce au gré des manifestations du dérèglement climatique qui le rendent plus accessible. Mais cela ne signifie pas que la région devient le théâtre d’un nouveau grand jeu entre les puissances russe et américaine ou encore la principale zone de production d’hydrocarbures au niveau mondial [7]. Les développements en Asie orientale ou au Moyen-Orient le démontrent chaque jour. Si l’Arctique reste un sujet majeur, elle ne doit pas en occulter d’autres, notamment sur le plan climatique. Sur ce point, l’urgence n’est pas tant d’empêcher les compagnies de forer en Arctique, car cela demeure encore relativement complexe et couteux, mais de convaincre les grands émergents d’amorcer plus en amont que ce que les pays développés ont été capables de faire, un virage décarboné. La part du charbon dans la génération mondiale d’électricité en 2040, évaluée – si rien n’est fait – à 40% par l’Agence internationale de l’énergie, constitue une perspective autant, si ce n’est plus, préoccupante.

 

[1] Selon la NASA et le National Snow and Ice Data Center.
[2] U.S. Geological Survey, Circum-Arctic Resource Appraisal (CARA), juillet 2008.
[3] Audrey Garric, « Après une série noire, Shell renonce à forer en Arctique en 2013 », LeMonde.fr, 28 février 2013.
[4] Turde Petersen, « Northern Sea Route traffic plummeted », Barents Observer, 16 décembre 2014.
[5] Frédéric LASSERRE, « Frontières maritimes dans l’Arctique : le droit de la mer est-il un cadre applicable ? », CERISCOPE Frontières, 2011.
[6] Anne Pélouas, « Le changement climatique au Coeur des débats du Conseil de l’Arctique », LeMonde.fr, 24 avril 2015.
[7] Steven Lee Myers, Clifford Kraus, « As Arctic warms, oil riches still seem distant », International New York Times, 9 septembre 2015.
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