ANALYSES

Rouble, Mistral, Donbass… Tour d’horizon de l’actualité russe de la rentrée

Presse
15 septembre 2015
Qu’est-ce qui vous frappe le plus, dans l’actualité russe ?
Comme souvent en Russie, le mois d’août aura été tout sauf calme. Ce que je retiens de l’actualité ? Au plan économique, le nouvel affaissement du rouble, consécutif au décrochage des cours du pétrole. La monnaie russe est passée, en quelques semaines, d’environ 58 roubles pour un euro à un peu plus de 80, avant de revenir aux alentours de 75. C’est presque autant qu’à la mi-décembre 2014. Paradoxalement, il n’y a pas eu de panique cette fois-ci, sans doute parce que les Russes ont intégré que de tels niveaux étaient désormais possibles, voire normaux. Cela indique aussi que le soulagement éprouvé par les décideurs russes au printemps, après la remontée des cours du pétrole à 65 dollars, était prématuré.
La Russie ne s’effondre pas – contrairement à l’Ukraine – mais il n’y aura pas de rebond rapide et spectaculaire comme en 2010. Facteur aggravant – le pays entre dans un nouveau cycle électoral, avec un décalage de 18 mois entre les législatives et la présidentielle. La priorité ne sera donc pas aux réformes structurelles mais à la stabilité. Et il y a un risque réel de voir la Russie perdre encore trois ans.
Au plan politique, c’est le départ de Vladimir Iakounine de la présidence de la Compagnie des chemins de fer russes (RJD) qui me paraît l’événement le plus significatif. C’est le premier « oligarque d’État » de premier plan à être remercié. Et Moscou bruisse de rumeurs quant à de nouveaux départs à la tête d’autres compagnies publiques, voire du service des douanes, lui aussi dirigé par un autre ami de 30 ans du président [Andreï Belianinov, ndlr]. Dans le même temps, il y a cette séance de gymnastique réunissant Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev, qui est une fort inattendue « sortie de placard » pour le Premier ministre. Cela signifie qu’il n’y aura pas de remaniement avant la fin 2016 et que le Premier ministre va recouvrer certaines marges de manœuvre, surtout en ce qui concerne le budget et la gestion des groupes publics.

À quel point les échanges commerciaux franco-russes sont-ils influencés par l’actualité ?
Les échanges commerciaux franco-russes sont en baisse, résultat des sanctions et contre-mesures russes (cela vaut surtout pour les secteurs de la Défense, de l’Énergie et de l’agroalimentaire) et, particulièrement, de la dépréciation du rouble, qui aboutit mécaniquement à une contraction du volume des importations russes. Je relève cependant des signaux encourageants : les premiers chiffres de la Banque centrale de Russie indiquent que la France a maintenu son niveau d’investissements en 2014 (environ 2 milliards d’euros, soit près de 10 % des IDE en Russie l’an dernier), alors que le total des investissements étrangers en Russie était divisé par trois. Aucun groupe français n’a quitté la Russie, et certains – comme Auchan – ont annoncé d’importants projets en régions. Naturellement, il serait souhaitable que les sanctions sectorielles ne soient pas prolongées au-delà de janvier 2016 et que les autorités russes envoient des signaux positifs aux investisseurs.

L’affaire des Mistral mettra-t-elle en danger les investisseurs français en Russie ? Quelles sont les conclusions que les deux pays pourraient en tirer ?
Il me semble que Paris et Moscou ont tout fait pour « sanctuariser » ce dossier, pour que la non-livraison des Mistral ne plombe pas la relation bilatérale dans son ensemble. Tout le monde se dit satisfait de l’issue des négociations, dont acte. Cela n’empêchera pas les uns et les autres de considérer que certains sont plus perdants que d’autres. À l’évidence, les coopérations dans les domaines sensibles (aéronautique, espace, armement) avec la Russie, qui distinguaient la France de ses partenaires européens, seront plus difficiles à court et moyen termes. Je pense néanmoins que l’essentiel sera préservé. Les complémentarités industrielles sont trop évidentes entre industriels de nos deux pays, et les crispations politiques que l’on observe actuellement de part et d’autres passeront.

Quelles sont vos prévisions concernant la situation dans le Donbass ?
La situation dans le Donbass est loin d’être satisfaisante, même si elle est moins dangereuse qu’en août 2014 ou à la mi-février 2015. Les accords de Minsk-2, sans surprise, donnent lieu à des interprétations divergentes à Kiev, Donetsk et Moscou.
La relation des autorités de Kiev aux accords de Minsk-2 est ambivalente. Ces documents reflètent un rapport de force militaire sur le terrain défavorable à l’Ukraine. Plusieurs points (autonomie de fait du Donbass, création d’une milice populaire, etc.) sont difficilement acceptables par l’opinion publique et la classe politique ukrainiennes, qui se sont radicalisées et dont les réactions sont souvent déconnectées de la réalité. De façon assez classique, le président ukrainien Petro Porochenko a une lecture sélective des accords de Minsk-2 et met en avant ce qui l’arrange (comme le contrôle de la frontière avec la Russie). Le président ukrainien refuse systématiquement tout dialogue avec les républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk, préférant une approche unilatérale. On peut le comprendre, mais les accords de Minsk-2 incluent la formule po soglasovaniju storon, qui implique une concertation et donc des contacts.
La principale préoccupation de Porochenko est de conserver le soutien politique et financier des Occidentaux. Il lui importe donc de ne pas apparaître comme celui qui enterrera les accords de Minsk-2. De ce point de vue, les récents événements devant la Rada sont problématiques. Certes, ils font apparaître Porochenko comme un modéré et donnent des arguments au président ukrainien, qui explique régulièrement à ses interlocuteurs européens et américains que la décentralisation est mal acceptée dans son pays. Mais si jamais il échouait à faire entériner ce texte crucial à la majorité des 2/3 à la Rada, la Russie pourrait, à bon droit, faire valoir que Kiev a fait dérailler le processus de paix. Et on peut également penser que le très fragile consensus sur les sanctions sectorielles de l’UE contre la Russie ferait long feu.
Dans le dossier ukrainien, on assiste, en réalité, à un jeu à fronts renversés. Sans l’assumer publiquement, Kiev a tiré un trait sur le Donbass, considéré comme un corps cancéreux dont il faut se protéger. C’est la logique du blocus imposé à ces territoires. Donetsk et Lougansk sont tacitement considérées comme irrécupérables. La majorité des élites politiques, économiques et médiatiques à Kiev a fait le choix de la « petite Ukraine ». Contrairement à ce qui est répété, l’intégrité territoriale n’est plus une priorité si elle doit se traduire pour Kiev par un financement de la reconstruction du Donbass et une inclusion dans le champ politique national des représentants de Lougansk et Donetsk.
Dans ce contexte, il me semble que la Russie n’a pas intérêt à un gel du conflit (en tout cas, pas tant que le volet politique de Minsk-2 n’est pas appliqué). Et, naturellement, elle souhaite « diluer » la « petite Ukraine » avec des éléments pro-russes du Donbass. Elle dispose cependant de leviers d’influence limités. Le pari que fait le Kremlin est celui du délitement du pouvoir actuel et de l’effondrement économique de l’Ukraine, scénarios qui sont tout sauf aberrants. Celui d’une lassitude de la population ukrainienne, que les réalités ramèneraient sur le chemin du réalisme, et donc du pragmatisme dans les relations avec Moscou. C’est ce à quoi on commence à assister en Géorgie. En d’autres termes, la Russie ne considère pas que l’Ukraine est perdue. Les perspectives d’entrée de cette dernière dans l’UE et l’OTAN dans un avenir prévisible sont nulles.
La France et l’Allemagne, quant à elles, cherchent à sauver Minsk-2, malgré la mauvaise volonté des uns et des autres. Ces deux pays comprennent bien que le scénario alternatif est non celui d’un conflit gelé, mais celui d’une reprise des combats à grande échelle, avec – probablement – des livraisons d’armes américaines et une intervention militaire directe de la Russie, au moins jusqu’au Dniepr. En réalité, tout le monde aurait à perdre à cette éventualité : l’Ukraine, qui disparaîtrait en tant qu’État, et la Russie, qui serait frappée de nouvelles sanctions sans commune mesure avec celles actuellement en vigueur.
Aujourd’hui, le dossier crucial – outre le cessez-le-feu – est celui des élections dans le Donbass [des élections locales ukrainiennes auront lieu le 25 octobre, ndlr]. Quelles forces politiques pourront y participer ? On comprend bien que les partis siégeant à la Rada à Kiev, qui soutiennent « l’opération antiterroriste », n’ont aucune chance d’y être représentés. Quid du parti communiste ukrainien, qui réalisait de bons scores dans le Donbass mais ne peut se présenter sous cette étiquette en Ukraine du fait de l’adoption des lois « mémorielles » ? On voit aussi que les leaders actuels à Donetsk et à Louganskne souhaitent pas le retour des anciens du Parti des Régions [de l’ex-président ukrainien Ianoukovitch, ndlr]. Rien n’est simple, donc, d’autant que personne n’y met de bonne volonté. Les diplomates de l’OSCE, et notamment le Français Pierre Morel, qui anime le sous-groupe politique à Minsk, ont d’autant plus de mérite.
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