ANALYSES

« Tant qu’il y aura des guerres, les gens voudront partir »

Presse
15 septembre 2015
L'Allemagne rétablit le contrôle à ses frontières. Comment expliquer cette volte-face d'Angela Merkel ? Est-ce une faute politique ?
C'est une réponse un peu d'urgence par rapport à un afflux qui a été sous-estimé. L'accueil chaleureux, les déclarations d'ouverture d'Angela Merkel la semaine dernière sont venues accroître encore le nombre de réfugiés qui veulent aller en Allemagne. On peut penser que les dirigeants allemands n'ont pas anticipé que l'Allemagne serait la destination majeure – si ce n'est quasi unique – de tous ceux qui ont fui les zones de guerre. On peut aussi penser que cette mesure a été prise en fonction de la réunion des ministres ce lundi pour faire pression, puisque les pays européens sont divisés et les nouveaux membres de l'Est sont les plus réticents, pour ne pas dire hostiles, à l'accueil de migrants.

L'Allemagne, la Slovaquie, l'Autriche, la Hongrie… rétablissent les contrôles aux frontières. Faut-il réformer Schengen ?
Il y a une divergence politique de ces pays qui refusent l'accueil de migrants, mais qui ont adhéré à l'Union européenne, à un système de valeurs. Et là, ils prennent une position qui n'est pas conforme aux textes qu'ils ont adoptés lorsqu'ils sont entrés dans l'Union européenne.
Il faut faire face à un flux de migrants beaucoup plus important que prévu. La difficulté est de voir que l'on a des accords. Jean-Claude Juncker parle de pénaliser financièrement les pays qui n'accepteraient pas leurs quotas. On peut penser qu'on était sorti de la crise de l'euro et que l'on rentre dans une crise d'un type nouveau, avec d'ailleurs une Allemagne qui a abandonné le rôle du méchant pour prendre celui du gentil. Mais du coup des pays qui ne s'étaient pas trop signalés, vont apparaître un peu comme étant réactionnaires, à la traîne. Cela fait déjà assez longtemps que les pays de l'Union européenne ont des problèmes avec la Hongrie, qui foule aux pieds de nombreux principes européens. Là c'est encore plus patent avec cette crise qui sert de révélateurs aux divisions européennes.

Des mesures ont été annoncées contre les passeurs, pour un contrôle renforcé des frontières extérieures. Seront-elles suffisantes ?
Non, ça peut avoir un effet mais pas suffisant. C'est à la source que le problème doit être réglé. Tant qu'il y aura une guerre civile en Irak et en Syrie, les gens continueront de partir de chez eux. Le problème à la source ne peut pas être réglé dans l'urgence, or c'est dans l'urgence que nous devons faire face à un afflux de réfugiés. Il faut donc gérer cet accueil mais de nombreux pays sont sous la pression de partis xénophobes, de partis anti-musulmans. D'ailleurs cette crise pose aussi la question du rapport à l'islam. On peut penser que si ces milliers de migrants venaient d'Ukraine ou de Russie suite à un conflit, cela poserait moins de problèmes. Les problèmes s'enchaînent : l'hostilité aux musulmans envenime le débat sur les migrants. C'est à fois un débat sur les flux migratoires mais aussi sur la relation d'une fraction des opinions européennes avec l'islam.

Philippe Douste-Blazy a lancé un appel pour lutter contre l'extrême pauvreté. Est-ce la solution ?
Ceux qui n'ont rien du tout ne partent pas parce qu'ils n'ont pas les moyens de payer le passage. Ceux qui partent ont déjà un petit pécule, ce ne sont pas les plus pauvres qui partent. Ceux qui ont 1 ou 2 dollars par jour, ils ne partent pas. S'il y a effectivement beaucoup de ce que l'on appelle les réfugiés économiques, on voit bien que ceux qui fuient l'Érythrée, la Syrie, l'Irak ne le font pas pour des raisons économiques. Souvent ils appartiennent aux classes moyennes supérieures ou aux classes moyennes, ils avaient une activité.

La France, patrie des droits de l'Homme, en fait-elle assez ? A-t-elle un message à porter ?
Disons qu'on s'est fait griller la politesse en termes d'accueil et de générosité par l'Allemagne, qui maintenant revient sur ses pas. On peut quand même penser qu'il y a un discours commun, une politique commune entre l'Allemagne et la France. Mais le taux de chômage et l'avenir démographique ne sont pas les mêmes. L'Allemagne est en déficit démographique ; c'est pour cela qu'elle s'est montrée plus ouverte à l'accueil des migrants dont elle a besoin à très courte échéance en termes de force de travail et démographique.

Cette vague migratoire que connaît l'Europe va durer mais peut-elle prendre fin ?
C'est aussi l'autre face de la mondialisation. Ces migrants savent ce qui se passe en Allemagne, en France. Si l'Europe n'est plus attractive apparemment pour nombre de ses citoyens, elle le reste énormément pour ceux qui sont en dehors des frontières européennes. C'est un peu le paradoxe de l'Europe.
On voit aussi que ces migrants se débrouillent avec des téléphones portables, avec les moyens de la mondialisation pour se déplacer, pour s'informer, pour se donner les bons tuyaux.
Au-delà se dressent deux défis plus importants. Si on ne trouve pas un accord à la conférence COP21 de décembre sur le réchauffement climatique, on risque d'avoir des flux de migrants climatiques qui seront sans commune mesure avec ce que l'on connaît.
Personne ne part de chez lui par plaisir et c'est toujours un choix douloureux de quitter son pays. Il faut faire attention aux circonstances politiques et climatiques si on veut que la crise que l'on connaît aujourd'hui ne soit pas une crise mineure par rapport à celle qu'on pourrait connaître à l'avenir si l'on ne prend pas des mesures de prévention.
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