ANALYSES

« Une intervention terrestre en Syrie est exclue »

Presse
8 septembre 2015
La France va mener des vols de reconnaissance en Syrie en vue de "frappes" contre l’organisation État islamique (EI), une évolution de stratégie qui exclut toute intervention de troupes au sol. Ailleurs en Europe, des voix s’élèvent aussi pour "muscler" l’intervention occidentale en Syrie alors que la crise des réfugiés trouve en partie sa source dans la guerre civile qui ravage ce pays. Mais est-ce pertinent? Interview avec Pascal Boniface*, directeur de l’Iris.

Que pensez-vous de l’annonce par François Hollande de vols de reconnaissance aérienne en préalable à des frappes en Syrie ?
François Hollande a voulu préparer l’opinion à l’éventualité de frappes aériennes. Il est pris entre plusieurs feux. Le premier est évidemment lié à la vive émotion qu’a suscitée la découverte du corps de cet enfant syrien noyé sur une plage turque, même si on peut s’interroger sur la façon dont l’opinion publique réagit car le nombre de victimes était déjà très important avant la publication de cette photo. On peut regretter qu’il faille une image pour le faire. D’un autre côté, la France est en prise à la menace terroriste… Est-ce que des frappes aériennes en Syrie permettront de ne plus être soumis à la menace de Daesh (acronyme arabe de l’organisation extrémiste État islamique, NDLR)? C’est loin d’être certain car on sait depuis un an que les frappes contre Daesh n’ont pas servi à grand-chose. Cette contribution (700 militaires engagés, 6 Rafale, 6 Mirage et un avion patrouilleur, NDLR) est utile mais ne change pas réellement la problématique globale. Hollande oppose une réponse politique et médiatique au défi stratégique qui lui est lancé.

L’envoi de troupes au sol peut-il être une réponse ?
La France n’a pas les moyens d’y aller seule et on voit mal avec qui elle pourrait mener une telle intervention terrestre… Aussi bien d’un point de vue matériel (humains) que juridique, nous n’avons pas mandat pour cela. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, dévaluerait sa parole en agissant en dehors de toute légalité internationale. Et on l’a vu en Irak, en Afghanistan et ailleurs, l’intervention terrestre n’est pas le meilleur moyen de régler un tel problème. Pour savoir comment lutter contre Daesh, il faut aussi s’interroger sur le soutien dont il bénéficie au sein d’une certaine partie de l’opinion sunnite. Donc, une intervention terrestre aurait pour avantage peut-être de conquérir le pays mais aussi de produire les mêmes effets qu’en 2003 en Irak en renforçant l’union des sunnites autour de Daesh. En réalité, Hollande a fait une concession tactique à travers des frappes qui ne changeront pas grand-chose mais évitent l’écueil d’une intervention terrestre d’occupation qui ne ferait qu’accroître les tensions.

Que faudrait-il apporter comme réponse alors ?
Il faut essayer de casser les soutiens des populations sunnites à Daesh et pour cela, il faut se débarrasser de Bachar (al-Assad, le président syrien, NDLR). Tant qu’il sera au pouvoir, Daesh continuera de recruter. Il faudrait réintégrer les sunnites dans le jeu politique en Irak, ce qui n’a pas lieu malgré les pressions sur les autorités irakiennes.
Faire tomber Bachar est un préalable inéluctable…
Oui. Une solution diplomatique existe intégrant la Russie, l’Iran et les pays sunnites de la région… C’est même la seule solution mais on ne sait pas comment mettre tout le monde autour de la table alors que les intérêts de chacun divergent. Pour le moment, la Russie comme l’Iran continuent de protéger Bachar et on a besoin que les pays sunnites du Golfe s’engagent plus à l’encontre de Daesh, ce qu’ils ne sont pas prêts de faire, étant déjà en difficulté au Yémen où leurs pertes sont nombreuses… Aucune solution pérenne ne paraît possible à court terme.
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