ANALYSES

Grande parade militaire en Chine : le choix de la modernité

Interview
4 septembre 2015
Le point de vue de Barthélémy Courmont
La République populaire de Chine a largement mis en avant ses troupes et ses matériels durant la grande parade militaire du 3 septembre. Que doit-on penser de cette démonstration de force chinoise ?
Ce qu’il faut retenir de cette parade fortement médiatisée, que ce soit en Chine ou dans le reste du monde, c’est la réelle volonté de la part de Pékin d’effectuer une démonstration de ses capacités. Véritable déploiement de force, il s’agissait d’une parade importante, montrant quasiment toutes les capacités de la Chine d’aujourd’hui. Il semblerait que la Chine cherche surtout à montrer dans quelle mesure son armée est désormais une armée moderne. Pendant longtemps, l’Armée populaire de libération (APL) a couru après les grandes puissances – ainsi que les autres puissances asiatiques – et a pêché par ses capacités techniques, un matériel vieillissant et par une incapacité à s’affirmer comme un acteur majeur – notamment après la déroute de l’opération contre le Vietnam en 1979, déclencheur de cette décision de moderniser les forces armées. Aujourd’hui, la Chine semble capable de rivaliser avec les autres puissances asiatiques, voire peut-être à terme avec les forces américaines stationnées dans la région.
Faut-il y voir nécessairement une volonté d’affirmation hégémonique de la Chine dans la région ? Ceci est tout à fait discutable. En revanche, il est certain que Pékin s’affirme comme une puissance militaire moderne.

Alors que Xi Jingping a insisté hier sur le « développement pacifique » de la Chine et annoncé la réduction des effectifs militaires de 300 000 hommes, peut-on dire que la grand strategy de la Chine est compatible avec les principes de résolution pacifique des différends et de la non-interférence dans les affaires internes d’un pays étranger ? Quid de la situation avec Taïwan ?
Xi Jingping a surpris l’ensemble des audiences en annonçant cette réduction des forces armées chinoises, ce qui est considérable. Il ne faut pas nécessairement y voir une volonté d’apaiser les tensions mais plutôt le signe d’une transformation en profondeur de l’APL chinoise. L’objectif est de montrer qu’aujourd’hui ce n’est plus le nombre qui fait la force de la Chine mais plutôt ses capacités techniques et de projections sur les théâtres extérieurs – notamment le déploiement des capacités navales qui se sont considérablement renforcées au cours des dernières années. Il s’agit là d’un geste moins diplomatique que stratégique qui consiste à marquer la fin d’une époque et d’une armée dotée d’un nombre considérable d’hommes ne sachant pas se battre, sans équipement et qui ne permettent pas d’ériger une grande armée.
En revanche, le contexte est tout à fait particulier au niveau sécuritaire dans la région : les tensions avec le Japon sont importantes – notamment autour des îles Senkaku/Diaoyu –, il y a aussi la question taïwanaise qui est omniprésente dans les réflexions sur les développements militaires de la Chine – il va y avoir une élection présidentielle à Taïwan en janvier prochain avec la probabilité d’une élection de Tsai Ing-wen (candidate du Democratic Progressive Party). On peut donc s’attendre à une période de détérioration de la relation entre Taïwan et la Chine ; la question des forces armées chinoises se trouve à nouveau posée sur ce différend non résolu.
Plus globalement, il semblerait que cette annonce de Xi Jingping confirme l’idée précédemment évoquée, à savoir que la Chine s’affirme désormais comme disposant d’une armée moderne et non plus comme un gigantesque amas de soldats qui n’a pas la capacité de se battre.

Concernant les différentes revendications de Pékin sur la mer de Chine méridionale, la question des ressources disponibles dans cette région est-elle plus déterminante que l’affirmation du principe de souveraineté nationale ? Quel est le jeu de la Chine dans cette zone ?
Il y a une troisième raison venant s’ajouter aux deux autres pour expliquer les insistances chinoises dans la zone : l’accès aux espaces maritimes internationaux. La Chine a un véritable problème d’encerclement et un problème d’accès aux eaux internationales. On retrouve cette problématique à la fois dans les différends avec le Japon sur les îles Senkaku/Diaoyu, dans le différend avec Taïwan et dans ses différends en mer de Chine du Sud, dans laquelle la Chine semble adopter une stratégie inspirée d’Alfred Mahan – le Sea Power – consistant à sécuriser les voies d’accès de la Chine à des fins stratégiques mais surtout commerciales.
Autour des îles Paracels et Spratleys, la question des hydrocarbures est importante et alimente les tensions entre Pékin et ses voisins. Il y a aussi la question de la souveraineté nationale, de l’intégrité territoriale que l’on va retrouver dans une rhétorique nationaliste de la part de Pékin mais de manière semblable dans d’autres pays comme le Vietnam, les Philippines ou même Taïwan. Il n’y a pas de spécificité chinoise sur ces deux premiers aspects. En revanche, ces territoires permettraient à la Chine d’obtenir un accès facilité à la zone des détroits autour de Singapour, Malacca et de l’Indonésie, qui serait le moyen de s’affirmer, non pas comme la puissance dominante, mais comme celle qui contrôle les voies d’accès dans la région. Ce qui est tout à fait important compte tenu du volume considérable des échanges commerciaux dans cette zone.
Encore une fois, il ne faut pas simplement voir dans les prétentions chinoises une forme de gesticulation nationaliste ou une course au contrôle des hydrocarbures qui restent relativement accessoires. Ce qui importe véritablement pour Pékin, ce sont les voies d’accès aux eaux internationales.
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