ANALYSES

Tensions dans la péninsule coréenne : des provocations inquiétantes

Interview
27 août 2015
Le point de vue de Barthélémy Courmont
Les tensions demeurent fortes entre les deux Corées, à l’image des échanges de tir d’artillerie la semaine dernière. La mise en alerte maximum des forces militaires de Corée du Sud vous semble-t-elle justifiée face au déploiement exceptionnel de la flotte sous-marine nord-coréenne ?
Cette mise en alerte est évidemment justifiée compte tenu de la menace qui pèse potentiellement sur le territoire sud-coréen. Il faut rappeler que Séoul ne se trouve qu’à une cinquantaine de kilomètres de la zone coréenne démilitarisée (DMZ) et donc à portée de tir des forces conventionnelles nord-coréennes. Dans le cas d’une aggravation des tensions et d’une agression de la part de Pyongyang, la capitale sud-coréenne se retrouverait rapidement exposée. Il est donc tout à fait normal dans une situation de crise comme celle de la semaine dernière d’assister à une mise en alerte des forces sud-coréennes.
Dans ce contexte tout à fait particulier, il convient de rappeler cependant les responsabilités des parties. On a mis l’accent sur le caractère martial de la Corée du Nord dans cette crise, employant une rhétorique très agressive. Or, l’origine de ces tensions est due à la mort de deux soldats sud-coréens sur des mines anti-personnel le long de la DMZ, accidents que Pyongyang n’a pas nié et pour lesquels elle a même présenté des excuses – certes assez plates. Egalement, depuis maintenant plusieurs mois, la Corée du Sud a relancé une politique de propagande visant à appeler la population à renverser le régime que ce soit via l’utilisation de haut-parleurs le long de la DMZ ou de lancer de ballons au-delà de la frontière transportant des éléments les y incitant. Il est donc assez logique de voir Pyongyang y réagir.
On peut ainsi s’interroger sur l’objectif réel de la Corée du Sud dans cette crise qui a été provoquée par elle-même et sur sa stratégie envers le régime nord-coréen qui ne semble guère cohérente dans la mesure où on assiste d’ores et déjà à une reprise du dialogue entre les deux parties et sans doute à l’arrêt de cette politique de propagande sud-coréenne.
En résumé, on peut considérer que Pyongyang a remporté ce face-à-face et qu’il s’agit d’un raté de la part de Séoul, ce qui est assez préoccupant pour la présidente Park Geun-hye. D’autant que, fait nouveau dans la relation intercoréenne, c’était la Corée du Nord qui, jusqu’à présent, essayait de se placer au niveau de la Corée du Sud en étant une plus forte nuisance et en tentant de rattraper son retard sur le Sud. Or, dans le contexte de cette crise et la mise en place d’une propagande sud-coréenne, on peut se demander si ce n’est pas le Sud qui se rabaisse au niveau du Nord. C’est assez inquiétant.

Comme pour plusieurs autres conflits, la solution au problème coréen réside-t-elle dans les mains d’autres puissances de la région comme la République populaire de Chine ? Cette dernière peut-elle et surtout veut-elle encore soutenir le régime communiste nord-coréen ?
La marge de manœuvre de la Chine s’est considérablement réduite au cours des dernières années mais pas dans la relation qu’elle entretient avec la Corée du Nord. Bien sûr, c’est une relation tout à fait asymétrique : la Corée du Nord a besoin de la Chine qui elle n’a pas réellement besoin d’elle. On peut se demander si la Corée du Nord n’est pas un handicap pour la Chine et limite la marge de manœuvre de Pékin auprès de la communauté internationale et bien sûr les Etats-Unis. Pékin ne peut pas se permettre de cautionner toutes les gesticulations de Pyongyang ; elle avait ainsi notamment dénoncé les trois essais nucléaires officiels de la Corée du Nord.
La Chine entretient par ailleurs d’excellentes relations avec la Corée du Sud et se retrouve de ce fait à être le seul pays qui nourrit des liens de proximité avec les deux Corées. La Chine ne peut pas se permettre non plus de saccager cette relation avec Séoul pour satisfaire Pyongyang et cautionner les agissements comme ceux de la semaine dernière de la part de Pyongyang – et encore moins une guerre.
La Chine veut peser sur la relation intercoréenne et le fait constamment et intensément. Si on étudie l’évolution de la relation entre les deux Corées au cours des deux dernières décennies, on se rend compte que pendant longtemps les Etats-Unis menaient la danse du fait de leur soutien à Séoul. Ils pouvaient faire basculer la situation dans un sens ou dans un autre en fonction des positions adoptées par Washington. Or, aujourd’hui, la Chine pèse beaucoup plus lourd économiquement car elle permet à la Corée du Nord de survivre. Pékin prend dorénavant les décisions les plus importantes sur l’avenir de la péninsule coréenne et souhaite sans doute un statu quo qui lui est tout à fait favorable puisqu’il lui permet de renforcer son influence dans la région.

Malgré des exercices militaires communs soutenus, peut-on dire que les Etats-Unis et la Corée du Sud ambitionnent toujours de faire chuter le régime de Pyongyang ?
Il est difficile de répondre à cette question. Aucun plan officiel n’est établi ni à Séoul, ni à Washington, visant à faire chuter le régime. La coopération stratégique entre la Corée du Sud et les Etats-Unis repose sur la défense et l’intégrité du territoire sud-coréen. Il s’agit d’apporter une assistance à la Corée du Sud dans l’hypothèse d’une agression nord-coréenne. Du moins, selon le discours officiel, il ne s’agit pas de préparer des plans d’attaque contre la Corée du Nord et de faire chuter le régime.
Dans la pratique, les choses sont sensiblement différentes. Côté sud-coréen, les grands discours sur l’unification ont été jalonnés d’une multitude de réajustements et de réinterprétations qui mettent en avant une grande réconciliation nationale avec la Corée du Nord d’une part mais, d’un autre côté, qui promet de faire chuter le régime. Cette attitude est constante depuis la présidence de Lee Myung-bak et encore aujourd’hui avec celle de Park Geun-hye.
Côté américain, la tonalité est différente de celle en vigueur à Séoul. L’administration Obama privilégie une attitude plus pragmatique et refuse autant que faire se peut de provoquer la Corée du Nord – contrairement à l’administration Bush qui avait identifié la Corée du Nord comme un membre de l’Axe du mal.
Ainsi, si le partenariat stratégique est indispensable à Séoul et nécessaire à Washington pour marquer sa présence dans la région, il n’y a pas de véritable convergence entre les deux pays quant aux objectifs qui entourent cette alliance.
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