ANALYSES

L’Europe par l’exemple… grec

Tribune
10 juillet 2015
En se prononçant en faveur du « non » (oxi) au référendum organisé le dimanche 5 juillet 2015 sur proposition du Premier ministre Alexis Tsipras, les électeurs grecs ont répondu à une question précise, tout en exprimant plusieurs messages. A la question de savoir s’ils acceptaient l’accord négocié avec les membres de la troïka (composée de la Banque centrale européenne [BCE], du Fonds monétaire international [FMI] et de la Commission européenne) le 25 juin 2015 [1], la réponse a clairement et massivement été non, à plus de 61% des voix exprimées.

Un moment politique européen

Par ce geste, les électeurs grecs signifiaient à nouveau leur refus des plans d’austérité imposés par les créanciers du pays, tout en étant conscients que par ce vote ils ne modifieraient pas pour autant la grammaire des négociations utilisée à Bruxelles, Francfort, Berlin et Washington, ni même le rapport de force en vigueur avec les autres acteurs de la négociation, au premier rang desquels l’Allemagne. Les électeurs indiquaient cependant au Premier ministre grec leur soutien lors de futures négociations et renforçaient son autorité dans les rapports de force politiques intérieurs grecs. Par ailleurs, contrairement à ce qu’ont laissé accroire nombre de dirigeants européens et de commentateurs, il ne s’agissait pas pour les citoyens grecs de se prononcer, directement ou indirectement, sur le retrait ou le maintien dans la zone euro, et encore moins dans l’Union européenne. Dès lors, et sans dénier le fait qu’une partie des électeurs puisse être favorable, pour des raisons diverses, à un retrait de la zone euro, une majorité des électeurs grecs signifiait par ce geste leur souci d’une transformation des fondements économiques et monétaristes qui gouvernent la construction européenne aujourd’hui, autrement dit le souci de donner un autre cap à l’Europe. Enfin, consciemment ou inconsciemment, les électeurs du « non » au référendum ont rappelé ce principe démocratique qui a semblé irriter au sein de la zone euro, que le pouvoir souverain et légitimant appartient au peuple, face à des organes – la BCE, le FMI et la Commission européenne –, qui ne tiennent leur légitimité que par délégation successive.

À ce principe démocratique, on a opposé dans un premier temps le respect des traités européens, puis, dans un second temps, la légitimité des dix-huit autres États membres de la zone euro, identique dans sa constitution à celle qui autorise le gouvernement grec à proposer une autre politique économique que la ligne économique libérale et monétariste dictée par le programme de l’ordolibéralisme allemand.

Faire l’Europe s’est longtemps confondu avec un acte de volonté librement consenti par des États soucieux de rejoindre une organisation censée fournir un cadre et des conditions de possibilités propices à leur développement et à leur prospérité économiques. Malgré son caractère économique hyperconcurrentiel et la logique de compétition politique qui y a toujours prévalu, l’Union européenne a néanmoins toujours tenté d’atténuer ces traits d’identité par la réaffirmation constante de son souci du compromis et du consensus, principes érigés en valeur cardinale du fonctionnement d’une Union d’États aux trajectoires multiples.

Pourtant, aujourd’hui, sous nos yeux, à l’occasion des négociations financières sur la Grèce, se révèle, d’aucuns diront se confirme ou s’assume, une Europe à sens unique, où les besoins de l’ordre économique concurrentiel européen apparaissent en eux-mêmes, c’est-à-dire en opposition frontale avec un ordre démocratique national. Depuis les débuts de la crise, l’Europe par les projets ou l’Europe par les résultats (même incertaine) semble avoir laissée la place à l’Europe par l’exemple, dans laquelle menace et politique de la crainte sont désormais mobilisées comme outil de contrainte.

Mais ce qui aurait pu n’être qu’une formalité pour les dirigeants de la zone euro – faire rentrer la Grèce dans le rang –, s’est peu à peu transformée en conflit de légitimité politique et démocratique, dont le référendum du 5 juillet 2015 a révélé, après les élections grecques de janvier 2015, le sens. Dans le moment politique qui s’est alors ouvert en Europe, l’intransigeance monétariste de la troïka, figure métonymique qui pourrait aussi avoir pour nom Schäuble, Merkel, Lagarde, Dijsselbloem, se trouve confrontée à la possibilité d’une autre voie européenne, la voie grecque. Dès lors, à l’occasion de cette crise, autant dire crise de l’Union européenne dans ses fondements « austéritaires », et des négociations en cours, et plus encore après le référendum du 5 juillet, deux options s’offrent à l’Europe, deux manières opposées, finalement, de faire de la Grèce un exemple.

1/ Faire du cas grec un exemple dissuasif, ou l’Europe à sens unique

Faire de la Grèce un exemple afin de dissuader toute voix discordante en Europe en créant, par intransigeance idéologique, mépris politique et affect déplacé, les conditions soit d’une sortie de la Grèce de la zone euro, comme le souhaite les dirigeants allemands et nombre d’autres gouvernements européens, soit d’une poursuite de l’austérité, malgré quelques arrangements. Dans cette logique, il est tout simplement question de montrer au gouvernement grec actuel, au peuple grec, et à ceux qui souhaiteraient l’imiter, que l’on ne s’affranchit pas des règles de l’orthodoxie budgétaire, économique et monétaire européenne, qui impose sa politique (d’austérité) aux gouvernements, sans risque. De la sorte, les membres de la troïka et, au niveau des États européens, plus spécifiquement l’Allemagne, viennent signifier qu’il n’existe qu’une seule politique économique possible en Europe, encore plus en temps de crise, et elle s’inscrit dans le cadre normatif fixé juridiquement par les traités européens, pratiquement par la monnaie unique et la Banque centrale européenne, et intellectuellement par les fondements de l’ordolibéralisme allemand tel qu’il a trouvé à s’exprimer depuis la Seconde Guerre mondiale et qui irriguent les textes européens. Toute tentative de s’en démarquer sera vouée aux gémonies, au besoin en attisant non sans complaisance la crainte du chaos social pour les gouvernements qui s’y engageraient. Les exemples n’ont pas manqué, durant la semaine qui a précédé le référendum, de personnalités européennes s’engageant dans la surenchère quant aux effets catastrophiques du non au référendum et les implications sociales pour la population grecque, comme si la perte de 25 % de son PIB depuis 2009 et les premiers plans d’austérité, un taux de chômage de l’ordre de 25 % et une augmentation de la pauvreté ne dessinaient pas déjà les contours d’un chaos social.
Dans ce schéma, peu importe d’ailleurs de ce qu’il adviendra des ultimes négociations. Soit les exigences économiques et financières des créanciers de la Grèce demeurent exorbitantes et la sortie de la zone euro était alors programmée – et on imagine alors les dirigeants européens tenant d’une ligne dure guetter le chaos social espéré en Grèce, exposant, par l’exemple, dans un acte de puissance mal dissimulé, ce à quoi il faudrait s’attendre pour quiconque entend remettre en cause les règles du jeu européen. Soit un accord auquel on donnera les atours d’un compromis est trouvé ou bien entérine ce qui existait déjà, mais au prix du maintien, malgré tout, d’un cadre économique général d’austérité, et ce sera alors une manière, par la pratique, d’indiquer qu’il n’existe pas d’autre alternative, par-delà les quelques marges de négociations laissées. Dans un cas comme dans l’autre, l’impossibilité de s’échapper de la politique économique fixée par les structures juridiques, économiques, monétaires et, en définitive, politiques de la zone euro, se trouve réaffirmée, exemple pratique à l’appui.

2/ L’exemple grec, ou l’autre grammaire européenne

Faire de la Grèce, à travers les implications et les effets du référendum du 5 juillet, non pas un modèle à suivre, mais l’exemple d’une Europe où le principe de remise en cause d’un ordre politique dénoncé comme socialement injuste et intellectuellement absurde est toujours possible [2].
Au regard des résultats du référendum grec, il ne sert à rien de faire preuve de naïveté ou de se montrer dupe quant aux changements éventuels dans les négociations en cours avec les créanciers. Le rapport de force ne s’est évidemment pas inversé, la configuration globale de la négociation ne s’est pas transformée, alors que les attentes des uns et des autres se sont en revanche chargées de force symbolique que l’on peut imaginer divergente : la force et le soutien issu d’un vote populaire massif pour le gouvernement grec, et la force que procure des affects comme la rancœur, l’amertume et le souci de revanche du côté de la troïka.
Par-delà les résultats des négociations, par-delà le choix que fera le gouvernement grec à l’issu des négociations, par-delà les questions politico-juridiques qui se poseront quant à une sortie éventuelle de la zone euro de la part de la Grèce, s’il devait en être ainsi au terme des négociations, il importera surtout de retenir que les voix d’une autre Europe se sont encore fait entendre le 5 juillet 2015, incertaines dans leurs réclamations et leurs aspirations, mais assurées et assurant que l’Europe peut encore se conjuguer à un autre temps qu’à l’impératif.

Les résultats des négociations, dont on apprend qu’elles devraient trouver leur dénouement dimanche 12 juillet 2015, nous renseigneront sur le choix de la voie que l’Europe entend emprunter : les impasses autoritaires du sens unique ou les potentiels créatifs et coopératifs du double sens.

[1] La question soumise au référendum était : « Faut-il accepter le plan d’accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l’Eurogroupe du 25 juin, qui est composé de deux parties : “Reforms for the completion of the current program and beyond” (“Réformes pour l’achèvement du programme en cours et au-delà”) et “Preliminary debt sustainability analysis” (“Analyse préliminaire de la soutenabilité de la dette”) ? »
[2] Lire Jacques Derrida, L’autre cap, Paris, Les Editions de Minuit, 1991.
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