ANALYSES

Yémen : l’intervention saoudienne est un échec. La solution ne peut pas être militaire

Tribune
23 juin 2015
L’actualité internationale est ainsi faite qu’une crise politique d’ampleur peut faire la une des médias durant quelques jours, voire quelques semaines, puis disparaître ensuite presque totalement des mêmes médias alors qu’aucun des éléments l’ayant fait naître n’a été résolu. Le cas du Yémen constitue une illustration de cette observation.

Il y a trois mois, le 26 mars, l’Arabie saoudite lançait une offensive aérienne, nommée "Tempête décisive", contre ce pays, avec l’aide d’une coalition d’une dizaine d’Etats, dont le but proclamé était de rétablir dans ses fonctions le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi.

Ce dernier avait en effet été chassé du pouvoir par les milices houthistes et avait trouvé refuge en Arabie saoudite. Quelle est la situation qui prévaut désormais au Yémen ?

Un bilan humain et militaire catastrophique

Le bilan humain est catastrophique : après quatorze semaines de bombardements aériens, on dénombre plus de 2000 morts et 10.000 blessés, la plupart civils, et 80% de la population ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence dans le pays le plus pauvre du monde arabe.

D’un point de vue militaire, l’agression saoudienne est un échec à peu près complet. L’objectif affiché de détruire l’armement lourd des houthistes n’a visiblement pas été atteint. Au début du mois de juin, ces derniers ont même réussi à tirer trois missiles Scud vers le nord qui ont explosé au-dessus du sol saoudien.

Par ailleurs, l’intervention saoudienne devait permettre d’empêcher qu’Aden, la deuxième ville du pays, ne tombe aux mains des houthistes : en réalité, la zone portuaire a été presque entièrement détruite mais les combats se poursuivent néanmoins dans le reste de la ville et pas un seul soldat de la coalition dirigée par les Saoudiens n’y a posé un pied.

La perspective d’une intervention terrestre, un temps envisagé, a vite été abandonné à cause du refus des Égyptiens et des Pakistanais d’y participer. Quant aux 2000 soldats sénégalais promis, on attend toujours leur arrivée sur le terrain…

Concurrence entre AQPA et Daech

D’un point de vue politique enfin, la volonté saoudienne de montrer sa force et de s’imposer comme leader du monde arabe sunnite ne semble pas non plus concrétisée. On peut même considérer que malgré un contrôle efficace de leur communication par les responsables de Riyad l’échec de leur stratégie apparaît au grand jour, ce qui a pour conséquence potentielle d’affaiblir le nouveau monarque saoudien, Salman, et son fils, Mohamed Ben Salman, ministre de la Défense.

Last but not least, les organisations djihadistes parviennent à s’affirmer sur le territoire yéménite. Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) a profité du chaos politique et de l’effondrement du pouvoir central pour renforcer ses positions, parvenant à contrôler le port de Moukalla et une partie du sud-est du pays.

En outre, une concurrence acharnée semble se dessiner entre l’AQPA et Daech, ce dernier ayant revendiqué une série d’attentats meurtriers dans la capitale, Sanaa, le 17 juin. Cinq explosions ont simultanément eu lieu devant des mosquées fréquentées par la communauté zaïdite, branche du chiisme majoritaire chez les houthistes, et devant le domicile d’un responsable houthiste.

Des revendications irréconciliables

Le bilan de leur intervention semble ainsi constituer un échec complet pour les dirigeants saoudiens. C’est dans ce contexte que des consultations de paix pour le Yémen ont été organisées à Genève le 16 juin. Comme il était malheureusement prévisible, elles se sont achevées trois jours plus tard sans atteindre le moindre résultat et sans qu’aucune date d’un prochain rendez-vous ait été fixée.

Chaque partie portait des revendications irréconciliables. Le gouvernement, dirigé par Abd Rabbo Mansour Hadi, en exil en Arabie saoudite s’arc-boutait sur la résolution 2216 adoptée le 20 avril par le Conseil de sécurité de l’ONU, exigeant le retrait des milices houthistes des zones qu’elles ont progressivement conquises depuis septembre 2014.

Quant aux houthistes, ils se refusent à reconnaître cette résolution et demandent à être traités à égalité avec le gouvernement en exil. Facteur aggravant, une récente déclaration de Abd Rabbo Mansour Hadi, expliquant que l’influence de l’Iran au Yémen était plus dangereuse que celle d’Al-Qaïda exprime de façon préoccupante les erreurs de perspective actuellement à l’œuvre parmi les alliés des Saoudiens, d’autant que le seul aéroport yéménite à ne pas avoir été bombardé est celui de Moukalla contrôlé par AQPA.

La surestimation obsessionnelle du président yéménite en exil, et de ses tuteurs arabes du Golfe, de l’importance de Téhéran empêche à ce stade la perspective d’un compromis politique.

Erreur d’autant plus funeste que l’Iran ne s’est en réalité pas beaucoup investi au Yémen. Les assertions répétées en boucle sur sa présence militaire au Yémen n’ont jamais été prouvées et ses relations avec les houthistes sont récentes et peu étroites. Il faut réaffirmer que ces derniers ont avant tout un agenda yéménite et ne peuvent pas sérieusement être considérés comme les supplétifs de Téhéran.

Le fantasme de la menace iranienne

Ainsi, derrière le conflit local qui fait rage, se profile en réalité le bras de fer entre les États arabes du Golfe, emmenés par l’Arabie saoudite, et l’Iran. L’Arabie saoudite tente, par tous les moyens, de se replacer au centre du jeu régional et de s’imposer comme le leader pour s’opposer à ce qu’elle appelle "l’expansionnisme iranien".

Ce processus est en cours depuis plusieurs mois déjà. On a ainsi observé la volonté de faire rentrer le Qatar dans le rang, le soutien saoudien indéfectible apporté au régime contre révolutionnaire du maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi, la forte contribution financière à la modernisation de l’armée libanaise via le règlement de l’intégralité des livraisons de matériels de guerre français ou encore le jeu des nominations politiques récentes voulues par le nouveau roi Salman au sein de l’appareil d’État saoudien. Les opérations militaires massives menées contre le Yémen s’inscrivent dans cette perspective.

C’est pourquoi ladite communauté internationale doit se ressaisir et clairement déterminer ses priorités.

Au niveau régional, le défi principal est bien celui incarné par les organisations djihadistes et la difficulté de les combattre efficacement. A contrario, l’Iran apparaît comme un facteur de stabilité et un allié dans la lutte contre les djihadistes. Si l’on veut être, politiquement et diplomatiquement, un tant soit peu efficace, c’est à partir de ces paramètres fondamentaux qu’il est nécessaire de se déterminer, de manière à exercer des pressions équilibrées sur toutes les parties au conflit et entamer un processus de résolution équitable de la crise.

 

Publié en partenariat avec Le Plus du Nouvel Obs.

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