ANALYSES

Le blé, un pétrole doré : il illustre parfaitement les tensions agricoles mondiales

Presse
15 juin 2015
Les enjeux stratégiques sont nombreux sur la planète. Certains sont anciens et évoluent avec le temps, d’autres surgissent rapidement ou réémergent occasionnellement. Il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui relève de tendances lourdes, structurelles, et ce qui appartient à des événements beaucoup plus conjoncturels.

Si de faibles signaux peuvent être porteurs de changements, voire de ruptures, il n’en demeure pas moins que des dynamiques géopolitiques traversent les époques et sillonnent tous les continents. Lasécurité alimentaire fait partie de ce registre très restreint de domaines essentiels qui conditionnent à la fois la vie des populations, le développement des sociétés et la stabilité des territoires.

Le blé a un véritable pouvoir stratégique

La croissance démographique se poursuit, avec des rythmes différenciés selon les régions du monde, entraînant une hausse de la demande alimentaire là où, généralement, les insécurités agricoles sont déjà les plus prononcées. Ainsi les rivalités pour l’accès à l’eau et à la terre, deux ressources indispensables à l’activité agricole, s’amplifient-elles.

Ce secteur n’a pas disparu avec l’entrée dans un XXIe siècle pourtant annoncé comme celui des services et de l’immatériel. Les fragilités du système alimentaire mondial ne sont pas seulement agronomiques et géographiques ; elles sont aussi politiques, sociales, économiques et logistiques.

Les matières premières jouent toujours un rôle majeur dans les relations internationales. Les dotations géographiques étant profondément inégales sur la planète, tensions et compétitions demeurent caractéristiques des enjeux agricoles mondiaux. Elles pourraient même s’accentuer dans les années à venir au regard des disparités croissantes qui se dessinent entre des pays capables de nourrir leurs populations et d’autres contraints de faire appel aux productions extérieures pour couvrir l’intégralité de leurs besoins intérieurs.

Les céréales illustrent à merveille cette géopolitique des questions agricoles dans des temps longs. Le blé, plus précisément, incarne à lui seul à quel point un produit alimentaire possède un véritable pouvoir stratégique.

Sans blé, point de sécurité

Le blé est un concentré d’histoire et de modernité. Cultivé depuis des millénaires, il est à l’origine du développement agricole et de la naissance des civilisations antiques en Méditerranée. C’est avec lui que l’alimentation de base des populations s’est construite dans le temps. Quand il vient à manquer, c’est l’agitation et la peur. Il retrouve, le cas échéant, toute sa centralité politique, alors qu’elle est finalement quotidienne et immuable.

Le blé est donc une plante vieille comme le monde mais terriblement contemporaine. Cette matière première agricole est donc tout sauf anodine. Elle entre chaque jour dans le quotidien de milliards d’individus. En ce début de siècle, comme hier, le blé reste donc vital pour la sécurité mondiale. Et de ce produit dépend aussi une partie de notre futur.

Production-phare de la sécurité alimentaire mondiale, le blé se situe depuis toujours au cœur de l’Histoire et des jeux de puissance. Plus discret que le pétrole, moins brillant que l’or et nullement controversé comme l’uranium, il n’est pas une matière première comme une autre. Il s’agit d’un produit vital, dont la culture a tout simplement transformé le paysage physique, démographique et politique de la planète. Sans blé, point de sécurité.

Pour un État, en posséder, c’est contrôler sa stabilité et détenir un atout stratégique majeur pour son influence internationale s’il exporte une partie de ses récoltes. À l’inverse, manquer de blé face à ses besoins domestiques, c’est déjà révéler une faiblesse et dévoiler un point de forte vulnérabilité.

Guère médiatisé, sauf en cas de pénuries, d’accidents climatiques ou d’emballement des cours sur les marchés, le blé se retrouve dans les moments-clés des siècles passés, contribue à l’évolution des rapports de forces entre dominants et dominés, qu’ils soient étatiques et publics ou privés et individuels.

Le "pétrole doré" de la France

Mais bien qu’il soit désormais consommé par près de 3 milliards d’individus, il n’en est pas moins inégalement réparti sur la planète. Peu de pays en produisent et sont concentrés dans les zones tempérés.

Plus rares encore sont ceux qui en exportent. Sa circulation, et partant son commerce, s’avère ainsi essentielle à la stabilité et à l’économie mondiale. En outre, le blé s’échange après avoir fait l’objet de multiples opérations financières, dont l’ingénierie révèle des dynamiques de rivalité entre acteurs d’une chaîne complexe et très discrète.

Un tour d’horizon temporel et géographique de cette face cachée de la mondialisation dans des temps longs permet de souligner l’évidence du pouvoir du blé. Ce produit nous emmène au plus profond de l’Histoire et dans les ressorts méconnus de plusieurs conflits. Il nous entraîne sur les terrains de la géographie physique et humaine pour révéler à la fois des inégalités, des utilisations multiples et des modes de consommation variés.

Explorer les routes du blé conduit également vers celles d’un commerce mondialisé, où les lois du marché sont impitoyables et la fluidité logistique primordiale. Le blé ne peut être exclu des débats liés aux changements climatiques, en même temps qu’il pose de nombreux défis, en matière d’innovation, de mutations dans le négoce de grains et de gouvernance internationale.

Autant de questions pour le blé et son futur, sur lesquelles la France doit également s’interroger à l’heure où elle cherche à redéfinir sa puissance et à l’adapter en fonction des enjeux contemporains. "Pétrole doré" de la France, le blé constitue un atout majeur pour notre diplomatie économique. Et si on parlait davantage désormais ?

Sébastien Abis présentera son ouvrage "Géopolitique du blé, un produit vital pour la sécurité mondiale" dans le cadre du colloque "Le blé, enjeux géopolitiques et diplomatie économique" organisé par l’IRIS et l’AGPB le jeudi 18 juin 2015.
Sur la même thématique
La crise des réfugiés