ANALYSES

Jeux Olympiques européens : le rêve sportif de Bakou

Interview
11 juin 2015
Le point de vue de Carole Gomez
Le vendredi 12 juin débuteront les tous premiers Jeux Olympiques (JO) Européens à Bakou. Depuis quelques années, l’Azerbaïdjan semble avoir fait le pari d’une diplomatie sportive active. Quels défis représentent l’organisation de ces Jeux pour le pays ?
Ils sont, à mon sens, de plusieurs ordres.
Le premier est l’intervention de plus en plus importante du pays sur la scène internationale sportive, intervention qui est passée par le sponsoring, le naming ou encore par l’investissement financier dans différents clubs, comme par exemple l’Atlético Madrid qui a comme sponsor officiel « Azerbaijan : Land of Fire ». L’apparition de l’Azerbaïdjan en France s’est par exemple faite lors du rachat du club du RC Lens par un homme d’affaires azerbaïdjanais, Hafiz Mammadov, qui a alors permis de mettre un focus sur cette diplomatie sportive.
Le deuxième défi concerne les Jeux Olympiques européens eux-mêmes. Il s’agit des premiers Jeux de cette sorte à être organisés. Si l’Azerbaïdjan a accueilli depuis le début des années 2000 près de 300 compétitions sportives régionales ou internationales, c’est en revanche la première fois qu’il s’agit d’un évènement aussi important. Alors que l’Azerbaïdjan était jusqu’à présent resté dans une logique de diplomatie sportive purement économique, la désignation de Bakou comme ville hôte de ces Jeux en Décembre 2012 indique clairement que le pays entend démontrer qu’il est capable d’organiser des évènements sportifs de grande ampleur. C’était notamment un des reproches qui lui avait été fait dans les différents dossiers de candidature qu’il avait pu constituer pour les Jeux Olympiques. Pour la candidature aux JO 2020 par exemple, l’Azerbaïdjan s’était vu reprocher son manque d’infrastructures suffisamment développées et suffisamment perfectionnées pour l’accueil d’un évènement planétaire de cette importance. Par l’organisation de ces Jeux européens, Bakou entend ainsi démontrer ses capacités d’organisation et de mobilisation. En outre, ces tous premiers Jeux européens sont également une manière de montrer un renouveau et une sorte de redistribution des cartes. Il s’agit de prouver que ce ne sont pas forcément de grandes nations, sportives ou non, qui sont autorisées à y candidater et à l’organiser.

Quelle est la stratégie et les ambitions de l’Azerbaïdjan en termes de diplomatie sportive ? Le sport est-il selon vous aujourd’hui un levier de rayonnement international ?
La comparaison entre l’Azerbaïdjan et le Qatar se retrouve souvent. On observe effectivement un parallélisme entre les deux stratégies puisque d’importants moyens sont utilisés par les deux pays en termes de diplomatie sportive. Ces moyens sont mis à profit pour faire rayonner leur pays. Il y a dix ans de cela, peu de personnes auraient été capables de donner des informations sur le Qatar si on leur avait posé la question. De façon beaucoup plus proche, à la fois dans le temps et géographiquement, le Kazakhstan était un pays peu connu du grand public et qui intéressait principalement les spécialistes d’Asie Centrale ou de l’énergie. Pour autant, par le biais du sport, ils ont réussi à obtenir une notoriété internationale grâce à leur équipe cycliste « Astana », du nom de la capitale kazakhe. Ils ont ainsi réussi à émerger sur la scène internationale par le prisme du sport, et c’est en cela qu’il est devenu un levier de rayonnement dans le monde. Il faut véritablement l’interpréter comme un moyen pour un pays d’apparaitre sur la carte et de renvoyer une image positive, dynamique. On peut donc effectivement rapprocher la diplomatie sportive du Qatar avec celle de l’Azerbaïdjan, en les différenciant toutefois sur la façon de la mener à bien. En Azerbaïdjan, l’intérêt pour le sport était assez peu développé, mais c’est devenu un objectif que le pays essaye réellement de mettre en avant. Ainsi, par exemple, le président Ilham Aliyev avait d’ailleurs déclaré l’année 2012 comme étant « l’année du Sport » en Azerbaïdjan afin de promouvoir l’image de dynamisme, de jeunesse et d’activités qui pouvaient exister au sein de son pays. Cette ambition de rayonnement grâce à la diplomatie sportive s’inscrit au sein de la diplomatie dite classique du pays. Il est aussi intéressant de remarquer qu’en Azerbaïdjan, un grand nombre de Présidents de fédérations sont souvent des ministres ou du moins des personnes influentes au sein de l’État. Par conséquent, on voit bien qu’il existe un lien entre les sphères politique et sportive.
Enfin, l’évolution de la diplomatie sportive qui a été mise en place par l’Azerbaïdjan est assez intéressante. Elle est passée par différentes étapes, d’abord par le côté purement économique avec le sponsoring, le naming et l’investissement dans des clubs ou des joueurs, et désormais par le côté réception de grands évènements sportifs, qui bénéficient d’une certaine aura et d’une grande publicité au niveau mondial. De tels évènements permettent également d’ouvrir le pays aux visiteurs qui viendront encourager leurs équipes sur différents sites géographiques.
Il y a donc différentes diplomaties sportives qui ont émergé. Ce concept n’est pas du tout nouveau, mais il acquiert en revanche de plus en plus d’importance.

Comment expliquer le faible intérêt des Européens pour l’accueil de ces jeux continentaux, alors que Paris, Rome ou Hambourg souhaitent accueillir les JO en 2024 ?
Je verrai trois raisons principales à cela. La première est la nouveauté de l’évènement. Il y a eu un certain nombre de critiques concernant l’organisation de ces Jeux à Bakou, par rapport à leurs coûts, à la signification d’un tel évènement et à son intégration dans un calendrier sportif déjà assez chargé. A l’origine de l’idée des JO européens, l’objectif était de donner à l’Europe ses propres Jeux Olympiques, à l’image de ceux asiatiques ou panaméricains. La volonté était de s’afficher au même niveau que les autres continents. La nouveauté du projet représente donc un risque que certains pays ne veulent pas forcément prendre puisqu’il leur est impossible de véritablement mesurer l’engouement qu’un tel évènement est susceptible de provoquer. Rares sont les personnes aujourd’hui qui connaissent cet évènement.
La deuxième raison est que Paris, Hambourg et Rome sont sur le point de candidater pour l’organisation des JO 2024. On peut donc se douter que ces trois pays ne souhaitent pas mener plusieurs candidatures simultanément et préfèrent se concentrer sur l’évènement majeur que sont les JO, considérés comme prioritaires à leurs yeux. On pourrait alors penser que si les grandes nations s’investissent plutôt sur les JO classiques, l’organisation des JO européens reviendraient aux pays considérés comme moins importants sur la scène sportive. Il faut également évaluer l’importance et la place à donner à des Jeux européens face à aux compétitions déjà existantes, comme les championnats du monde ou d’Europe, plus réputés. L’ajout à l’agenda de ce nouvel évènement soulève beaucoup d’interrogations. La volonté de Bakou était de saisir l’opportunité qui lui était donnée et de profiter notamment d’un cahier des charges moins important et contraignant que pour l’organisation de JO classiques, ce qui lui a permis de se placer de plain-pied dans la course.
Enfin, le contexte de crise économique que traverse l’Europe peut aussi expliquer le faible nombre de candidatures. Les coûts d’organisation d’évènements sportifs sont considérables et pour chaque rendez-vous sportif, le budget officiel annoncé est bien souvent dépassé, doublé, voire triplé. Par conséquent, pour un évènement qui n’est pas sûr de connaitre un avenir pérenne, qui n’en est qu’au début de son histoire et qui n’est pas non plus certain de susciter un intérêt important, certains pays hésitent légitimement à se lancer. A titre d’exemple, les Pays-Bas, censés organiser les 2ème éditions de ces Jeux, viennent d’annoncer le 10 juin 2015, quelques semaines après leur désignation, qu’ils renonçaient finalement à cette organisation, se montrant frileux à l’idée de débourser 57,5 millions d’euros alors que « la garantie que les Jeux européens aient un niveau sportif suffisant » n’est pas assurée. Au final, au cours de ces Jeux européens, des épreuves classiques sportives olympiques vont se dérouler mais ce ne seront pas forcément des olympiades de très haut niveau. Pour la natation ou l’athlétisme par exemple, ce ne sont pas des athlètes de premier plan qui viendront concourir. A ce sujet, un certain nombre de critiques ont d’ailleurs présenté ces Jeux européens comme des « Jeux bis » ou des Jeux de second ordre par rapport aux JO classiques, qui sont quant à eux un évènement politique, économique et sportif d’une ampleur considérable.
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