ANALYSES

« En Egypte, la peine de mort est une arme politique »

Presse
28 mai 2015
Interview de Didier Billion - La Vie

Les tribunaux égyptiens ont condamné à mort, le16 mai. Le président destitué Mohamed Morsi ainsi que plus de 100 autres accusés, dont de hauts responsables de l'organisation des Frères musulmans, à l'issue de ce que les organisations de défense des droits de l'homme ont qualifié de « simulacre de procès ». Explications de Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste du Moyen-Orient.


Comment faut-il interpréter la condamnation à mort de l'ancien président Mohamed Morsi ainsi que de plus de 100 autres accusés ?


Ces décisions témoignent de l'état déplorable de la justice pénale en Égypte et ne sont qu'une illustration de la répression sauvage qui est en cours dans le pays. Des condamnations à la peine capitale sont prononcées à tour de bras. Seul le contexte politique peut permettre de comprendre ces événements. Depuis le coup d'État du général Abdel Fattah al-Sissi, en juillet 2013, il y a une sorte d'hystérie anti-Frères musulmans, une répression extrêmement brutale à rencontre de ses dirigeants, mais aussi de ses militants ou même de ses cadres intermédiaires. On estime à 1400 le nombre de morts dans les manifestations contre le nouveau régime, et il y aurait entre 20000 et 40000 prisonniers d'opinion. Ces chiffres montrent la détermination du général Sissi à éliminer la confrérie islamiste.


Cette condamnation est donc un signal envoyé aux Frères musulmans...


Plus largement, il s'agit d'effrayer tous ceux qui seraient tentés de contester le régime. À partir du moment où on qualifie les Frères musulmans d'organisation terroriste, dans un contexte moyen-oriental très compliqué, c'est la porte ouverte à tous les abus. Et cela explique l'aspect massif de toutes ces condamnations à mort. Cette répression contre tous ceux qui revendiquent des droits démocratiques produit une justice expéditive. Faut-il rappeler que Mohamed Morsi est le seul président élu démocratiquement dans toute l'histoire de l'Egypte ? La machine répressive égyptienne ternit chaque jour un peu plus l'image du régime. Mais les critiques venues du monde entier n'ont en rien ébranlé le maréchal-président, conscient d'être d'abord perçu comme un rempart l'islamisme et un allié stratégique pour les Occidentaux.


En Égypte, la peine de mort est-elle devenue une arme politique ?


C'est uniquement comme cela qu'il faut l'interpréter. Ce n'est pas de la justice. Les attendus du procès contre Morsi sont risibles. Ce dernier est accusé de haute trahison parce qu'il aurait livré des secrets d'État au Hamas et au Hezbollah libanais. C'est du grand n'importe quoi. Il faut être clair, c'est un procès politique. Le message des militaires est le suivant : « Nous allons vous éradiquer et nous irons jusqu'au, bout. » C'est une vue de l'esprit. Créés en 1928, les Frères musulmans sont très implantés dans la société égyptienne. Et ils ont l'habitude de la clandestinité.


Cette condamnation sera-t-elle appliquée ?


Rien n'est moins sûr. Et en tout cas, elle ne le sera pas tout de suite. Un verdict final sera rendu e 2 juin, après avis non contraignant du mufti de la République, la plus haute autorité religieuse du pays. En Egypte, toutes les condamnations à la peine capitale doivent faire l’objet d'un avis religieux. Les sentences définitives sont finalement transmises au président de la République, auquel la loi confère le pouvoir de commutation et de grâce. Les avocats de Mohamed Morsi ont aussi affirmé qu’ils feraient appel. Ils travaillent dans des conditions difficiles. Cela peut prendre plusieurs mois. Une campagne internationale, voire des pressions des Etats Unis - qui sont plutôt embarrassés par cette affaire -peut faire pencher la balance. Je suis incapable de vous dire si les condamnés vont être exécutés. II y a trop de paramètres.


La peine de mort a-t-elle été beaucoup appliquée en Égypte ces dernières années ?


L’opinion publique a toujours été favorable à la peine de mort, pratiquée depuis de très nombreuses années notamment pour des crimes de droit commun. Selon Amnesty International, l’Egypte figure en tête des pays de la région ayant prononcé le plus grand nombre de sentences. Les autorités au pouvoir prévoient l'adoption de nouvelles dispositions de lutte contre le terrorisme, qui étendaient le champ d’application de la peine de mort notamment pour la constitution d’une « organisation terroriste », la participation à des « actes terroristes » entraînant la mort ou le fait d’être à la tête d'une « bande » qui s’en prend aux forces de sécurité. Le pouvoir militaire a peur qu’il y ait de nouvelles explosions sociales, c'est la raison pour laquelle il mené une politique de répression très dure. Pour lui, la peine de mort pourrait décourager ceux qui voudraient encore le contester.

Sur la même thématique
Syrie : et si nous parlions d’espoir ?