ANALYSES

Daech : il est temps de changer de stratégie en Syrie et en Irak

Tribune
23 mai 2015
Comment ne pas être inquiet devant l’absence de prise de conscience du danger que représente l’organisation de l’État islamique (Daech), non pas seulement pour la Syrie et l’Irak, mais pour l’ensemble des États musulmans, de la Tunisie jusqu’au Pakistan, pour l’Afghanistan et l’Asie centrale, en passant évidemment par la Libye, l’Égypte, le Liban et tout le Moyen-Orient. L’Arabie saoudite, mère fondatrice de Daech et son ancêtre Al-Qaïda, ne sera pas épargnée.

Palmyre avant-hier, Ramadi il y a six jours, sont tombés aux mains de l’organisation de l’État islamique. En un an, Daech et son redoutable « Kalife » Abou Bakr al Baghdadi, ont montré de quoi ils sont capables : exécutions massives, enterrements vivants de ceux qui ne pensent pas comme eux, décapitations, immolations par le feu d’innocents… Au-delà de ces pratiques inhumaines, le projet publiquement annoncé, à savoir l’instauration du califat dans tout le monde musulman, est à prendre au sérieux. L’avènement de Daech est l’aboutissement d’un processus commencé avec l’invasion soviétique en Afghanistan : les aides financières et militaires américaines et saoudiennes furent accompagnées d’envoi de volontaires au djihad, par la création de milliers de madrasas wahhabites au Pakistan et finalement la création d’Al-Qaïda par Oussama Ben Laden dont les faits d’armes se sont finalement limités à quelques attentats dont New York et Washington.

L’invasion américaine en Irak a ensuite constitué une occasion en or pour les djihadistes, qui ont rapidement créé la branche irakienne d’Al-Qaïda, dans la province d’al-Anbar, aujourd’hui aux mains de Daech. Cette branche profitant de la répression américaine (la destruction de Falloujah et le scandale d’Abou Ghraïb ne sont que des exemples), elle s’est enracinée au sein de la communauté arabe sunnite. La rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite - cette dernière ne supportant pas que l’Irak passe sous l’influence de l’Iran par l’intermédiaire du pouvoir chiite à Bagdad -, a alimenté le développement de cette organisation, ainsi que sa transformation en « État islamique en Irak », puis en « État islamique en Irak et en Syrie » et désormais simplement « État islamique ».

Le régime syrien n’a pas été épargné par le printemps arabe. Mais les manifestations initialement pacifiques pour des revendications démocratiques, ont rapidement été entachées de violence. Dès le début de l’insurrection, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont chacun soutenu leur protégé respectif pour des raisons certes différentes, mais avec un objectif commun : renverser le régime de Bachar al-Assad. Mais l’intervention de « l’État islamique en Irak » sur le territoire syrien a totalement modifié la nature de l’insurrection et son objectif. Aujourd’hui, plus de 90 % des insurgés appartiennent à Daech - qui contrôle presque la moitié de la Syrie – ainsi qu’à ses alliés al-Nosra (al-Qaïda) et d’autres organisations djihadistes.

Palmyre est tombé. De nombreux journalistes s’interrogent sur le danger qui menace la merveilleuse cité archéologique, patrimoine de l’humanité. S‘il est normal et légitime de s’inquiéter pour ces trésors historiques, souhaitons que la chute du Palmyre et de Ramadi puisse ouvrir les yeux de l’Occident et de ses alliés arabes, riches mais totalitaires, du golfe Persique. Daech, avec ses 40 à 50 000 combattants fanatiques prêts à mourir pour une cause imaginaire, est doté d’armements modernes qui lui permettent de mener cette guerre sur plusieurs fronts et tirer des centaines de missiles sur la ville de Palmyre.

Qui fournit ces armements ? D’où viennent ses combattants ? Où s’entrainent-ils ? Où sont soignés leurs blessés ? Il est impossible d’imaginer que les services de renseignements des pays occidentaux soient à ce point aveugles et qu’ils ne constatent pas que Daech menace désormais une vaste région allant du Maghreb jusqu’au Pakistan et à l’Asie centrale et que Daech a été aidé à établir probablement le premier État de l’État islamique en Libye. Sans oublier que l’opinion publique dans ces pays imagine que Daech est une création occidentale pour déstabiliser la région...

Il est temps que la coalition internationale change de stratégie, qu’elle force les pays qui soutiennent en armes et en argent ou autorisent le passage de combattants de Daech, et qu’elle mette fin à ce jeu d’une gravité sans pareil. Face à l’évolution de la situation, il n’est plus raisonnable de laisser l’organisation de l’État islamique instaurer un pouvoir barbare, inhumain et dangereux pour l’Europe, s’installer en Syrie, sous prétexte que le président syrien Bachar al-Assad est un dictateur. Il ne faut pas transformer la Syrie en une seconde Libye puissance dix. M. Zarif, ministre des Affaires étrangères iranien, a déclaré il y a quelques jours dans une interview au magazine allemand Spiegel, que si l’Iran ne venait pas en aide au régime syrien, Daech serait déjà au pouvoir à Damas.

La recherche d’une solution politique en Syrie, y compris le départ de Bachar al-Assad, suppose que l’avancée de l’État islamique jusqu’à Damas soit arrêtée. Il me semble que si un choix devait être fait entre Bachar al-Assad et Abou Bakr al-Baghdadi, cela serait vite fait. Un changement de la part de la coalition internationale permettrait d’éviter ce choix.
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