ANALYSES

Migrants : endiguer le trafic par la force ? C’est impossible. La solution est politique

Presse
26 avril 2015
Détruire les bateaux des passeurs avant qu'ils n'embarquent des migrants, c'est l'un des moyens d'action envisagés par l'Europe pour faire face à la "situation de crise" migratoire en Méditerranée. La Commission européenne a présenté dix propositions, le 20 avril. Est-ce pertinent ? Éclairage d'Alain Coldefy, ex-inspecteur général des armées, aujourd'hui directeur de recherche à l’IRIS.

Que peut-on faire pour endiguer ce trafic par la force ? La réponse est simple : rien. Une fois que ces bateaux chargés de migrants ont quitté les eaux libyennes, on ne peut qu'appliquer les réglementations internationales, c'est-à-dire porter secours aux personnes en danger.

Comment voulez-vous empêcher ces embarcations de prendre la mer ? En leur tirant dessus ? Les marines de guerre ne sont absolument pas faites et équipées pour ce genre d'opération.

La mer est l’exutoire naturel des désordres de la terre

C’est éventuellement un rôle de police pour des flottes de garde-côtes dotées de navires robustes et peu armés, déployées en grand nombre et autorisées à intervenir en haute mer. On est loin du compte.

Ce qu'on sait faire, c'est prendre le contrôle de grosses unités, de paquebots ou de cargos : on déploie des forces spéciales depuis des hélicoptères, ou par embarcation rapide, qui s'emparent de la passerelle et du navire. Mais avec ce genre de bateau bourré de clandestins en panique, c'est impossible.

Tout ce qu'on peut faire, c'est tenter de repêcher les gens qui tombent à l'eau. L'Europe n'aura jamais aucun moyen de les empêcher d'arriver, sauf à trouver un moyen de les convaincre de rester chez eux.

La mer est l’exutoire naturel des désordres de la terre, c’est le cas classique de la piraterie que l’on combat en mer – au large de la Somalie – ou mieux, que l’on réduit comme on l’a fait dans le détroit de Malacca en aidant les pays riverains à contrôler leurs espaces aérien et maritime.

L'Europe a retenu un socle très minimale de propositions

La Commission a présenté, le 20 avril, la somme de toutes les actions possibles dans le cadre de ses attributions de l’UE. Dix points ressortent de ces propositions.

Certains sont réalistes et réalisables : renforcer Frontex, accroître les coopérations existantes en interne dont la justice et les structures d’asile, ficher les migrants. D’autres relèvent d’une volonté politique interne aux pays de Schengen et de l’UE, volonté très "molle" à ce jour – par exemple mieux répartir les réfugiés, aider à leur réinstallation.

D’autres enfin nécessitent une véritable volonté internationale, endossée par l’ONU et donc approuvée par les membres du P5, dont la Russie – détruire les bateaux des passeurs, renvoyer les immigrés non autorisés à rester en Europe, bloquer les routes terrestres de l’immigration.

Le conseil de jeudi a retenu seulement un socle très minimal de propositions, dont le triplement du budget (dérisoire) de l’opération Triton de surveillance dans le cadre de Frontex et un appel à l’arbitrage de l’ONU. Il a renvoyé sine die les perspectives d’un accord sur l’accueil des migrants, et a repoussé à une échéance incertaine un sommet entre l’UE et l’UA Union Africaine, dont on sait qu’elle n’a aucune réelle influence sur le continent.

La solution est une action politique "en profondeur"

L’avenir est politique. Il est dans un dialogue entre les pays riverains de la Méditerranée sans exception, ce que l’OTAN, l’UE et la France n’ont pas réussi à établir au cours des dernières décennies.

Il est dans en action politique "en profondeur" sur le territoire africain au minimum dans les frontières géographiques de la bande sahélienne où se développent les trafics et le terrorisme sur un terreau de misère économique.

Mais les Européens regardent la France se battre et se débattre seule au Sahel, l’Italie engloutir également des millions d’euros en Méditerranée, tout en souhaitant que la riche Allemagne éponge la dette grecque, et ainsi de suite. C’est une politique de Gribouille sans vision stratégique.
Sur la même thématique