ANALYSES

Le partage des ressources hydriques : entre tensions domestiques et coopération transnationale. Égypte-Éthiopie-Soudan, concorde sur le Nil (II)

Tribune
29 avril 2015
Le 23 mars 2015, à Khartoum, capitale du Soudan, les présidents égyptien et soudanais, Abdel Fattah al-Sissi et Omar al-Béchir, ainsi que le Premier ministre d’Éthiopie, Hailemariam Desalegn, signaient un accord en forme de déclaration de principe concernant le projet éthiopien de barrage « Grande Renaissance ». Après que le projet de barrage fut initié par les autorités éthiopiennes en 2011, et plus encore lorsque les eaux du Nil bleu, qui coulent en Éthiopie avant de rejoindre le Nil blanc au Soudan, commencèrent à être détournées pour les besoins de la construction en 2013, les tensions entre les trois pays n’ont fait que s’exacerber.

Le partage des eaux du Nil, ici au centre des préoccupations, met aux prises des États revendiquant des droits historiques sur les eaux du Nil (en particulier l’Égypte), à un État, l’Éthiopie, qui souhaitait de longue date remettre en cause le partage inégal des ressources du fleuve, issu de traités signés à l’époque coloniale. En 1929, le royaume d’Égypte, alors indépendant, et le Soudan, colonie britannique, signait en effet un premier traité fixant le partage des ressources en eau du Nil et surtout accordant à l’Égypte un droit de contrôle sur les usages des eaux du Nil dans les territoires situés en amont. Trente ans plus tard, en 1959, l’Égypte (devenue République en 1953), signait avec le Soudan indépendant un traité fixant un nouveau partage des ressources en eau, toujours au profit des deux États, qui se partageaient depuis près de 87 % du débit du fleuve.

Les revendications de l’Éthiopie sont également partagées par les sept autres États concernés par le bassin du Nil et situés en amont du fleuve (Burundi, Érythrée, Kenya, Ouganda, Rwanda, Tanzanie, République démocratique du Congo). Ainsi, lorsqu’en 2010 l’Éthiopie signe l’accord d’Entebbe avec trois États du bassin nilotique (Ouganda, Rwanda, Tanzanie, rejoint ensuite par le Kenya, puis le Burundi en 2011), sans la présence de l’Égypte et du Soudan, l’enjeu est de remettre en cause le droit de veto dont dispose l’Égypte sur tout projet hydrique mené sur le territoire de ces États [1] et, in fine, modifier la répartition des eaux du Nil. De tels projets, susceptibles de réduire les disponibilités en eau des deux pays situés en aval du fleuve (Égypte et Soudan), expliquent pour beaucoup les crispations de l’Égypte, dont les eaux du Nil représentent 90 % des ressources en eau utilisées par le pays.

Le Nil, motif potentiel de guerre et source de paix

Pour l’Éthiopie, les projets d’infrastructures hydriques (canaux, barrages), à des fins d’irrigation ou hydrauliques, s’inscrivent dans l’évolution sociale et économique d’un pays qui voit sa population augmentée (48 millions d’habitants en 1990, 98 millions d’habitants aujourd’hui, 163 millions d’habitants prévus en 2040 [2]), tout comme ses besoins en eau, notamment à destination du secteur agricole et des cultures irriguées. Une fois terminée (achèvement prévu en 2017), le barrage « Grande Renaissance » devrait disposer d’une capacité de 6 000 mégawatts et ainsi répondre à la pénurie d’électricité qui affecte une partie du pays et en premier lieu la capitale, Addis-Abeba.

Au cours de la conférence de présentation de l’accord, le président égyptien a exprimé son sentiment quant au futur barrage en indiquant qu’il se réjouissait de ce que le projet « Grande Renaissance » participerait au développement de l’Éthiopie et qu’en ce sens, il soutenait une telle initiative. Cependant, il a pris soin de rappeler ce que le Nil symbolisait pour le peuple égyptien : « Le Nil n’est pas seulement une source d’eau, mais aussi une source de vie ». Dès lors que la survie du peuple égyptien est présentée comme dépendant des eaux du fleuve, cela justifie que tout ce qui se passe en amont du fleuve concerne, préoccupe et inquiète le pays. Pour sa part, et comme pour rassurer les deux autres signataires de l’accord de principe, le Premier ministre éthiopien a rappelé que le barrage n’était pas tourné contre les pays situés en aval du fleuve et que rien ne serait fait qui puisse réduire le débit du fleuve et donc porter atteinte aux intérêts des deux États et menacer leurs approvisionnements en eau, notamment ceux de l’Égypte.

Dès lors, au regard du climat qui entourait la signature de l’accord, on est bien loin des propos tenu en 1979 par l’ancien président égyptien Anouar el-Sadate, qui déclarait après la signature du traité de paix avec Israël, que « le seul mobile qui pourrait conduire l’Égypte à entrer de nouveau en guerre est l’eau », et donc les eaux du Nil. Malgré des tensions initiales au sein de la classe politique égyptienne, aucune tentation militaire n’était perceptible au moment de la signature de l’accord. Cet accord en dix points, dont un certain nombre de détails demeurent inaccessibles ou seront précisés ultérieurement, repose sur les principes de coopération (point 1), de développement durable et d’intégration régionale (point 2) de partage équitable et d’usage raisonnable des ressources en eau (point 4), d’échanges d’information (point 7) et de recours à la concertation et à une solution pacifique en cas de litiges (point 10). Cet accord de principe fait du respect des intérêts de chacun des États et des populations concernés l’un de ses éléments centraux, tout en plaçant les États devant leur responsabilité en indiquant que toutes les initiatives créant un dommage à un autre État devront être arrêtées et des solutions devront être trouvées pour régler le dommage et ses causes. En outre, cet accord ouvre la voie à une intégration régionale ayant pour ambition le développement économique de chacun et pour moteur le secteur énergétique.

Comme souvent avec des accords de principe fixant un cadre général de coopération, et laissant donc la porte ouverte à des interprétations extensives, rien ne permet de préjuger des réactions des États souverains lorsque des litiges se feront jour et du respect des bonnes intentions compilées dans ce document. À cet égard, les trois prochaines années pourraient être des années à risques, puisqu’elles correspondent à l’étape de construction du barrage, et donc de dérivation du Nil bleu et de remplissage du réservoir du barrage. Durant cette séquence, et avant que le fleuve ne recouvre son cours naturel selon les experts éthiopiens, il est probable que le débit du fleuve soit altéré sur le territoire soudanais et égyptien, et la part d’eau disponible réduite. Dans ces situations de tensions potentielles, il sera alors possible d’évaluer la réalité des ambitions pacifiques et de coopération régionale affichées lors de la signature de l’accord. En attendant, cette initiative à trois autour des ressources hydriques du Nil offre un exemple de diplomatie coopérative dans la gestion et le partage de ressources transnationales – diplomatie coopérative préférée à une logique de tensions et de captation unilatérale des ressources. Cet accord de Khartoum pourrait inspirer à l’avenir d’autres régions du monde disposant de bassins hydriques transnationaux et où, face à la raréfaction des ressources, à l’augmentation de la demande et aux effets du changement climatique, des États pourraient avoir la tentation de l’accaparement national et du rapport de force.

 

[1] Une commission chargée de se prononcer sur la réalisation des projets d’infrastructures hydriques et hydrauliques sur le Nil a été mise en place.
[2] Données : scénario médian de la division de la population des Nations unies.
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