ANALYSES

Yémen : peut-on espérer un retour au calme ?

Interview
28 avril 2015
Le point de vue de Didier Billion
Le jeudi 26 mars, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une opération militaire au Yémen composée d’une coalition de pays arabes. Le mardi 21 avril, soit 26 jours plus tard, Riyad a décidé de mettre un terme à cette opération. Cependant, des raids aériens ont encore été observés dimanche 26 avril. Comment interpréter le flou de cette situation et la position de Riyad sur ce dossier ?
Au moment où les bombardements ont commencé, l’Arabie saoudite a réussi à monter une coalition assez rapidement, même s’il est clair que la grande majorité des bombardements était le fait de sa propre flotte aérienne militaire. Au bout de près de quatre semaines de bombardements, même si le soutien politique d’une large partie de ladite communauté internationale était toujours manifeste à l’égard de l’Arabie saoudite, des critiques de plus en plus importantes se sont exprimées quant au désastre humanitaire induit par les bombardements. Quoi qu’en ait prétendu l’Arabie saoudite, ces derniers ne ciblaient pas uniquement des objectifs militaires, mais aussi des zones urbaines peuplées de civils, notamment Aden, la grande ville du Sud du Yémen, qui ont grandement souffert des attaques aériennes. A mon sens, ce sont ces critiques de plus en plus manifestes sur les aspects humanitaires qui ont commencé à infléchir les décisions des dirigeants saoudiens. Ces derniers ont par ailleurs annoncé, le 18 avril dernier, le versement de 274 millions de dollars à l’Organisation des Nations unies pour financer des opérations humanitaires au Yémen. Cette aide – qui relève d’une forme rare de cynisme de la part des Saoudiens – est bien la preuve que le défi humanitaire qui se joue aujourd’hui au Yémen suite aux bombardements est particulièrement inquiétant.
En outre, on peut considérer qu’il y a une forme d’inconsistance quant à l’aspect strictement militaire de ces opérations. Pendant presque quatre semaines, les pays de la coalition ont en effet prétendu qu’ils ne ciblaient que des objectifs militaires. En plus de ne pas refléter la vérité, cette affirmation s’avère impossible à tenir puisqu’il est évident que dès les premiers jours des bombardements, les houthistes, cibles des attaques, ne sont pas restés groupés, mais se sont scindés en groupes mobiles. Ainsi, des bombardements aériens, même précis, ne sont pas efficaces en tant que tels et ne peuvent parvenir à réellement modifier le rapport de force militaire.
Toutefois, quelques bombardements aériens continuent à être opérés depuis le 21 avril puisque les houthistes n’ont pas dit leur dernier mot militairement. Ceux-ci sont encore visiblement mobilisés et opérationnels. Il y a donc une sorte de pas de deux de la part des Saoudiens qui renvoie au manque de clarté politique des raisons ayant présidé à cette intervention militaire : l’Arabie saoudite a en effet prétendu être menacée par les houthistes, alors que ces derniers n’ont jamais prétendu avoir un quelconque projet d’attaquer ce pays. C’est ce manque de clarté du mandat politique de l’opération militaire qui permet de comprendre que, malgré la déclaration officielle de cessation des bombardements aériens, ceux-ci restent encore sporadiques.

Le vendredi 24 avril, l’ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh, a demandé aux milices houthistes de se retirer des territoires qu’ils ont conquis. Faut-il y voir le signe d’un retour au calme et le retrait définitif de l’ancien président ? Ali Abdallah Saleh conserve-t-il une influence sur ces milices ?
Si les milices houthistes ont leur propre agenda politique, leur propre structure ainsi que leurs propres objectifs, il est vrai que depuis maintenant plusieurs mois, et avant même le début des bombardements, on a pu observer une conjonction d’intérêts avec les partisans de Ali Abdallah Saleh. Ce dernier voyait probablement dans l’avancée graduelle de ces milices un moyen de revenir au premier plan du jeu politique yéménite et il existait donc une sorte d’alliance, au moins objective. Mais autant Ali Abdallah Saleh conserve une marge de manœuvre – réduite mais réelle – dans les évolutions du pays, autant on ne peut dire qu’il les contrôle.
Au cours des derniers jours, on a effectivement constaté que l’ancien président ainsi que ses lieutenants étaient plutôt sur une posture de tentative d’appel au calme. Il me semble qu’Ali Abdallah Saleh, en tant que responsable politique, voyait bien que la poursuite des bombardements de la part des Saoudiens devenait infiniment problématique pour l’équilibre général, certes très relatif, du Yémen. Mais il voyait surtout l’avantage que tirait AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) de ces bombardements. Grand gagnant de l’offensive militaire menée par les Saoudiens, l’organisation djihadiste est, en effet, un ennemi indéfectible de l’ancien président.
Pour autant, ses déclarations ne peuvent pas être considérées comme une sorte de retrait de la vie politique puisque, selon moi, c’est au contraire le moyen de faire voir qu’il reste un interlocuteur de poids, d’autant qu’il conserve ses réseaux d’influence, loin d’être défaits au Yémen.
Enfin, il faut préciser que la scène politique yéménite ne se résume pas à une simple opposition entre les milices houthistes contre tous les autres acteurs, mais qu’elle est plutôt un jeu complexe de tribus qu’il faut tenter de saisir et de comprendre. La structure sociale yéménite est une structure tribale, faite de jeux d’alliances et de contre-alliances en recomposition permanente. De ce point de vue, Ali Abdallah Saleh tente de s’appuyer sur une partie des tribus qui lui sont restées favorables, sans pour autant les contrôler ad vitam aeternam. Il cherche surtout à s’affirmer comme celui qui s’érige au-dessus de ce jeu tribal. Sa logique est donc de tenter de mettre en œuvre une solution politique, très compliquée à l’heure actuelle, mais qui permet de comprendre cette prise de position.

L’Iran et l’Arabie saoudite s’opposent de plus en plus ouvertement dans la région. Y a-t-il un risque de voir progressivement apparaître un conflit ouvert au Moyen-Orient qui opposerait ces deux pays, soutenus par leurs alliés respectifs ?
Le danger est que nous sommes, effectivement, dans une conjoncture d’exacerbation des sentiments d’appartenance communautaires, surtout au sein du Golfe. Il y a donc un risque d’embrasement qu’on ne peut pas nier. Au-delà d’une analyse simpliste d’un affrontement des sunnites contre les chiites, c’est bien un bras de fer politique d’une forte intensité qui oppose aujourd’hui l’Iran et l’Arabie saoudite ainsi que leurs alliés respectifs. De ce point de vue, il n’y a néanmoins pas de jeu de symétrie entre les deux parties. Il me semble que l’Arabie saoudite veut par tous les moyens se replacer au centre du jeu régional et apparaitre comme le leader de la région pour s’opposer à ce qu’elle appelle « l’expansionnisme iranien ». Ce processus est en cours depuis plusieurs mois déjà. On a ainsi observé leur soutien indéfectible apporté au régime égyptien putschiste du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, ainsi que leur contribution à la modernisation de l’armée libanaise via le règlement de l’intégralité des livraisons de matériels de guerre français.
Pour sa part, l’Iran veut certes se replacer dans le jeu régional et international suite à l’accord-cadre qui a été signé avec le P5+1 il y a près d’un mois, mais le pays n’est pas, semble-t-il, dans une posture agressive. C’est, au contraire, dans l’intérêt des Iraniens de ne pas attiser les tensions et les conflits de façon à pouvoir s’affirmer et gagner le pari de son retour dans ladite communauté internationale. Aujourd’hui, le facteur de désordre et d’instabilité dans cette région n’est pas – contrairement à ce qu’on peut souvent lire – l’Iran, mais plutôt l’Arabie saoudite, obsédée par la peur de voir l’Iran s’affirmer comme un concurrent, non pas religieux, mais politique et économique de première importance grâce à sa potentielle réinsertion dans le jeu régional. Il y a dès lors un bras de fer incontestable entre les deux pays.
Par conséquent, il y a bien un risque de dérapage et le Yémen en fait malheureusement les frais. Il ne faut pas non plus jouer les oiseaux de mauvais augure puisqu’à mon sens, chacun sait jusqu’où ne pas aller. Ni les Saoudiens ni les Iraniens n’ont un intérêt à un conflit ouvert. C’est donc plutôt par pays ou par factions interposées que le problème se pose aujourd’hui.
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